Stéphane Tétreault et son violoncelle de rêve

Les journalistes du Devoir ont eu le plaisir d’entendre cette semaine Stéphane Tétreault et son Stradivarius, un instrument de plus de 6 millions de dollars. Se prêtant à un concert impromptu, il a joué, sur cet instrument qui a appartenu jadis à Paganini, deux extraits de la 1re Suite de Bach et la Méditation de Thaïs de Massenet. Il a été chaleureusement applaudi.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Les journalistes du Devoir ont eu le plaisir d’entendre cette semaine Stéphane Tétreault et son Stradivarius, un instrument de plus de 6 millions de dollars. Se prêtant à un concert impromptu, il a joué, sur cet instrument qui a appartenu jadis à Paganini, deux extraits de la 1re Suite de Bach et la Méditation de Thaïs de Massenet. Il a été chaleureusement applaudi.
La Méditation de Thaïs de Massenet est la première pièce que Stéphane Tétreault a jouée lorsqu'il a eu entre ses mains le joyau conçu par Antonio Stradivarius en 1707. C'était vendredi de la semaine dernière, jour d'arrivée au Québec de ce violoncelle d'une valeur de plus de 6 millions de dollars.

Lorsqu'on demande à Stéphane Tétreault si, deux jours auparavant, madame Jacqueline Desmarais l'a appelé pour lui dire: «J'ai un cadeau pour vous!», le jeune homme ne perd en rien sa contenance et semble sourire au téléphone: «En fait, c'était lundi et, honnêtement, le mécène est anonyme.» Dans la série des célèbres anonymes, nous avons donc au Québec, après «Éric et Lola», «le violoncelle et la mécène».

Talent précoce

Stéphane Tétreault se con-sacre au violoncelle depuis l'âge de sept ans. C'est à l'école FACE qu'il a été repéré. «On commençait le programme Suzuki à l'école et je voulais jouer du violon, mais il y avait déjà 20 violonistes et seulement deux violoncellistes. Ma prof m'a convaincu de prendre le violoncelle en me disant qu'elle m'achèterait un cadeau à la fin de l'année...», avait-il raconté au Devoir en avril 2009. Le cadeau de l'époque était un CD, et Stéphane Tétreault ne se souvient même plus de quoi il s'agissait! Ce cadeau-ci, il ne risque pas de l'oublier!

Lorsqu'en 2009 Le Devoir parlait pour la première fois de Stéphane Tétreault, il était élève en 4e secondaire à l'école Royal Vale et avait été choisi personnellement par le chef Michael Tilson Thomas pour être le benjamin du YouTube Symphony Orchestra, formé en vue d'un concert à Carnegie Hall.

En octobre 2010, il volait la vedette à Maxim Vengerov, qui dirigeait le concert de gala d'I Musici à la salle Claude-Champagne. Après les Variations Rococo de Tchaïkovski, pendant l'entracte, le mécène Roger Dubois de la Fondation Canimex, à la tête d'une banque d'instruments de prestige, se faisait demander à qui mieux mieux de confier au jeune prodige le plus beau violoncelle de sa collection. La chose n'avait pas prestement abouti. Cette fois, après avoir aidé dans l'ombre bien des musiciens québécois, Roger Dubois a été devancé.

Depuis un peu plus d'un an, Stéphane Tétreault, l'élève le plus brillant de Yuli Turovsky, révélation classique Radio-Canada 2011, est couvé par l'aile protectrice et bienveil-lante de Jacqueline Desmarais, comme l'ont été avant lui Marc Hervieux, Yannick Nézet-Séguin et quelques autres. Il s'est produit notamment en juin dernier lors du concert de la Fondation de la Place des Arts en l'honneur de la mécène.

De Boston à Londres

Stéphane Tétreault se doutait depuis quelque temps qu'un cadeau allait lui être réservé. Il est allé à Boston, à New York et à Londres. «J'ai essayé une douzaine de violoncelles. J'ai fait le tour des meilleurs violoncelles sur le marché en ce moment», nous dit-il. Le coup de foudre, il l'a eu il y a trois mois, chez Reuning & Son, vendeurs du «Comtesse de Stanlein, ex-Paganini» conçu par Stradivarius en 1707. «Dès que mon archet a touché les cordes, j'ai su que c'était un violoncelle pour moi.» Si le mécène de Stéphane n'avait pas gagné l'enchère, quel aurait été le second choix parmi les onze autres violoncelles? «Je pense qu'on aurait continué la recherche...», laisse-t-il tomber.

On note au passage que Stéphane Tétreault nomme son instrument «le Paganini» et évacue la référence à la comtesse de Stanlein, qui le posséda entre 1867 et 1908. La référence à Paganini est en effet plus éloquente, même si le fameux violoniste ne l'eut en sa possession que pendant la dernière année de sa vie, entre 1839 et 1840, Mais il existe un autre «Paganini», le «Paganini-Ladenbourg», l'ultime violoncelle de Stradivarius, propriété d'une fondation japonaise. La double référence est donc nécessaire pour les distinguer.

Entre 1909 et 1938, l'instrument a appartenu à Paul Grümmer, le violoncelliste du fameux Quatuor Busch. Entre 1957 et 2010, il fut la propriété de Bernard Greenhouse, violoncelliste du Beaux-Arts Trio. C'est la première fois que l'instrument va être joué par un soliste, même si, en 1969, Greenhouse a enregistré le concerto de Dvorák avec Hans Swarowski à Vienne, pour la Guilde internationale du disque, un microsillon d'une grande rareté aujourd'hui.

Émotion

Lundi 16 janvier, à Boston, l'enchère finissait à 18h. «Le coup de téléphone est arrivé tard dans la soirée; c'était la grosse, grosse surprise.» Stéphane Tétreault n'en revient toujours pas. Lorsque l'instrument est arrivé, vendredi, l'élève s'est empressé de le faire écouter à son maître: «Yuli Turovsky était si ému. Il m'a dit que c'est un violoncelle de rêve. Cela fait dix ans que je le connais et je ne l'ai jamais vu aussi content.»

Les qualités que Stéphane Tétreault attribue à son nouveau compagnon sont «une projection du son extraordinaire, une richesse et douceur en même temps». Malgré son âge, le violoncelle est très jouable et en parfait état. Son premier rendez-vous avec le public québécois sera le 4 février prochain lors d'un concert de la série «Révélations» du théâtre Outremont. Deux autres récitals précéderont les grands rendez-vous d'avril avec l'Orchestre métropolitain dans le Concerto pour violoncelle de Dvorák. Le 12 avril, Stéphane Tétreault jouera le concerto le plus emblématique du répertoire sur son «Paganini» à la Maison symphonique.

Depuis l'annonce de la nouvelle, les médias nationaux et internationaux se manifestent auprès du jeune homme, dont la carrière est gérée en famille — «ma mère est mon agent et mon père s'occupe du site Web», avoue Stéphane. Il est vrai que l'un des buts d'une telle acquisition pour un mécène est d'attirer l'attention sur son protégé à travers l'instrument.

L'«ex-Paganini» est l'un des Stradivarius les plus en vue, avec le «Duport», qui a appartenu à Mstislav Rostropovitch, le «Davydov», joué par Yo-Yo Ma, le «Batta» et le «De Munck» qui ont appartenu respectivement à Gregor Piatigorski et à Emmanuel Feuermann, et le «Servais», propriété du Smithonian Institute, sur lequel Anner Bylsma a enregistré ses Suites de Bach.

Le prix de l'«ex-Paganini» est sans doute assez supérieur aux 6 millions avancés comme prix estimé, et le vrai montant déboursé par la mécène est bien plus secret que l'identité de celle-ci. En effet, la somme «d'un peu plus de 6 millions» citée par le New York Times était le prix de réserve de l'enchère, c'est-à-dire le prix en dessous duquel les vendeurs (les héritiers de Bernard Greenhouse) ne s'en seraient pas départis.

Selon le nombre d'acquéreurs potentiels en lice, le prix a pu monter exponentiellement. Par comparaison, le «Bonjour», un Stradivarius de la première époque (1696), en possession de la Banque d'instruments du Canada, instrument restauré de manière assez intrusive au XIXe siècle, est lui-même estimé à plus de 6 millions.

Il reste désormais à Stéphane Tétreault de grandir musicalement au point de se trouver à la hauteur de son instrument, et ça, ce n'est pas le moindre des défis.

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Les Concerts de Stéphane Tétreault

Récitals le samedi 4 février au théâtre Outremont, le dimanche 19 février au Centre culturel de Pierrefonds et le jeudi 8 mars à la Chapelle historique du Bon-Pasteur.

Concerto pour violoncelle de Dvorák avec l'Orchestre métropolitain dirigé par Julian Kuerti, les 5, 10, 11, 13, 14 avril à Outremont, à Saint-Laurent, à Verdun, à Pierrefonds et à Rivière-des-Prairies. Le 12 avril à la Maison symphonique de Montréal.