Le retour de Leonard Cohen - Les vieilles idées sont les mieux habillées

Leonard Cohen lundi dernier à Paris, lors du lancement de son nouvel album.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Joel Saget Leonard Cohen lundi dernier à Paris, lors du lancement de son nouvel album.

La salle Stevie-Wonder, au deuxième étage de la Maison du jazz, juste au dessus de L'Astral, avait été aménagée pour la circonstance. De part et d'autre, de grands panneaux affichaient les paroles des dix nouvelles chansons, une chanson par panneau. «Bienvenue dans la chapelle temporaire de Leonard Cohen», a dit André Ménard, et puis, disciple autant qu'hôte, il a invité les jaseux à aller jaser dans la salle à côté, et les autres, journalistes surtout, à vivre l'avènement du nouvel album de Leonard Cohen dans le recueillement qui s'imposait.

Je me suis demandé ce que le Field Commander Cohen, l'homme Leonard, l'humble serviteur du désir infini, chapeau de feutre de gangster of love légèrement sur le côté comme sur la pochette d'Old Ideas, dirait de cette mise en scène, de cette religiosité. Ça l'amuserait sans doute, comme ça l'amuse de parler de lui-même à la troisième personne dans la chanson qui ouvre ce 12e album du grand-oeuvre, Going Home: «I love to speak with Leonard / He's a sportsman and a shepherd / He's a lazy bastard / Living in a suit [...] He will speak these words of wisdom / Like a sage, a man of vision / Though he knows he's really nothing / But the brief elaboration of a tube». Leonard Cohen n'est surtout pas dupe de son propre culte.

Les critiques ont pris des notes et copié des grands pans de paroles pendant l'écoute, les autres — programmateurs de radio, gens du milieu — ont écouté en lisant, mains dans les poches. Je les relis, là, mes notes, pour Going Home. «Clavier doux, percus délicates. Retour des choeurs féminins chers à Cohen. Beau solo de cordes. Un peu rumba. Sourire dans la voix de Leonard quand il dit "lazy bastard in a suit".» C'est sommaire et ça ne dit rien de l'émoi des retrouvailles. De cette voix qui va chercher dans le tréfonds de soi ce qu'on ne veut pas toujours y trouver: nos secrètes vérités.

Branle-bas planétaire

L'embargo mondial autour du disque est levé ce vendredi. A priori, ça me semblait un peu vain, cette mise en marché par étapes, écoutes privées, deux chansons révélées à deux mois d'intervalle (d'abord Show Me the Place, puis The Darkness), embargo sous peine d'être pendu par les orteils, levée d'embargo 11 jours avant l'arrivée en magasin (le 31 janvier, vous avez le temps de faire la file). Tout ça pour des chansons? On pourrait aussi parler de retour bienvenu du rituel de sortie d'un disque majeur: les deux Cohen précédents — Ten New Songs en 2001, Dear Heather en 2004 — avaient débarqué sans trompettes de Jéricho, pour ainsi dire en catimini.

Ça se comprenait. C'était du Cohen malgré lui, disques d'un Leonard un brin récalcitrant, revenant à corps quasi défendant à l'avant-plan, forcé de rempiler parce que dépossédé de son pécule de retraite par un gérant véreux. L'amie Sharon Robinson s'était occupée de tout, même des musiques, Leonard n'avait eu qu'à chanter ses beaux et terribles mots. Ils sonnaient tout petits, ces disques, synthétiques, du Cohen au rabais, on aurait dit des démos, le seul bonheur était de retrouver notre homme, meurtri mais vivant.

Contexte bien différent ce coup-ci: Old Ideas est l'album du Cohen d'après les tournées triomphales et mondiales de 2008, 2009, 2010. Spectacles d'extrême discernement dans l'instrumentation, célébration d'un répertoire par la beauté organique des arrangements, retour des guitares et de la contrebasse, bon goût universellement salué. C'est ce qui s'entend dès Going Home: le son palpable, les textures finement texturées, la manière délicate et subtile de l'habillage des récents spectacles. En gros, c'est ça, Old Ideas: de vieilles idées qui ont du chic, un disque cent fois mieux habillé.

Mais écoutons. Après Going Home, Amen s'amène avec son banjo nimbé d'écho (mais est-ce un banjo?), son solo de trompette, son violon triste un peu gitan. Leonard prie le Tout-Puissant de lui redire son message, considérant les horreurs du monde, «When the filth of the butcher / Is washed in the blood of the lamb...» Le rythme est languissant, fox-trot pas pesant, en contrepoids du propos. Suit Show Me the Place, que l'on connaît depuis fin novembre: c'est l'un des quatre titres dont la musique est signée Patrick Leonard, ce musicien-réalisateur au curriculum long comme le bras, qui a travaillé avec Madonna, Rod Stewart et... Lara Fabian. Ding ding les pompiers? Eh non, étonnamment. On aurait toutes les raisons de se méfier, mais à l'écoute, honnêtement, ce qu'il a composé colle à Cohen.

Continuons. The Darkness, vous l'avez déjà téléchargée, assurément. L'accompagnement est très Dylan années 90, live en studio avec le solo de Hammond B-3, le riff de slide et les pickings bluesés s'entremêlant. Ce serait un succès de palmarès en d'autres époques. Une chanson noir foncé qui donne envie de se déhancher. Vous en raffolez, à n'en pas douter. Anyhow est plus intime, jazzy, piano-bar de fin de nuit, une chanson de gars largué, plus chuchotée que chantée: «I know you have to hate me / But could you hate me less?» Pas la meilleure du disque, un peu prévisible dans le genre. La faute à Patrick Leonard?

Crazy to Love You, sur une musique d'Anjani Thomas, renvoie au Leonard Cohen folksinger première époque: mélodie mélodique sur lit de guitare presque trop Cohen-by-the-book. Il y a une ligne qui tue: «I'm tired of choosing desire...» Come Healing relance l'affaire façon hymne, ça pourrait être une chanson de Noël, le tapis de cordes est une couche de neige fraîchement tombée: douce prière. Banjo me plaît immensément, très country gentleman dans le genre, slide à droite, riff de guitare acoustique à gauche, petite valse avec des choeurs virant au gospel vers la fin, ça vous trempe les orteils dans le Mississippi. La suivante, Lullaby, une merveille aussi, va dans le même sens, l'orgue est orgue d'église du Sud, un petit arpège de guitare acoustique roule en boucle, l'harmonica est estampillé Nashville, ça s'écoute sur les pattes de derrière. Chanson d'apaisement. «Sleep baby sleep / There's a morning to come / The wind in the trees / They're talking in tongues...»

Surprise, l'album se clôt upbeat, Different Sides est r'n'b sur le bord du rock'n'roll, tel un refus de se prendre la tête une fois de plus. «I want to leave it alone», scande Leonard, sur le même ton qu'il raillait ses «words of wisdom» de vieux sage dans Going Home. «You want to live where the suffering is / I want to get out of town / C'mon baby give me a kiss / Stop writing everything down...» À 77 ans, le grand poète-chansonnier n'a plus toujours envie d'être le grand poète-chansonnier, et que ses mots soient d'office paroles d'évangile, bonnes à recevoir seulement dans la chapelle que lui bâtit chaque disciple. Mais il aime encore rimer son désir et joliment l'habiller, ne serait-ce que pour mieux séduire. Impénitent Leonard. Que faut-il attendre d'autre d'un «lazy bastard in a suit»?

LES DISQUES DE LEONARD COHEN


Songs of Leonard Cohen (1967): L'album de tous les classiques, Suzanne, The Stranger Song, Sisters of Mercy, Marianne, That's No Way to Say Goodbye... Il impose le «premier» style Cohen, un folk acoustique qui laisse toute la place à une poésie unique.

Songs from a Room (1969): Une suite moins forte, aux arrangements discutables, qui contient Bird on the Wire.

Songs of Love and Hate (1971): Complète bellement la trilogie d'entrée. Un disque d'une remarquable intensité. Avec Famous Blue Raincoat et Joan of Arc.

New Skin for the Old Ceremony (1974): Le son épuré des débuts s'enrichit, les arrangements intègrent cordes, cors et bois. On trouve un Cohen plus assuré vocalement, et vibrant sur Chelsea Hotel No. 2.

Death of a Ladies' Man (1977): L'album de la «controverse», réalisé par le très sonore Phil Spector. Certains adorent, plusieurs détestent.

Recent Songs (1979): Dans la même veine que New Skin.

Various Position (1984): Superbe disque qui marque un changement de ton profond: la voix n'a jamais été aussi basse, les synthétiseurs font leur entrée dans l'univers de Cohen. Dance Me to the End of Love et Hallelujah illuminent le corpus.

I'm Your Man (1988): Gros succès à sa sortie, I'm Your Man confirme le retour en force de Cohen. L'acuité de son écriture et la justesse du ton épatent encore: First We Take Manhattan, Everybody Knows, Take This Waltz, Tower of Song.

The Future (1992): Autre belle réussite, The Future pose un constat implacable sur l'époque, avec des textes qui touchent à la prophétie.

Ten New Songs (2001): De magnifiques chansons (In My Secret Life, A Thousand Kisses Deep, Boogie Street), mais très mal emballées. Les synthétiseurs de pacotilles triomphent sur la voix du poète.

Dear Heather (2004): Les textes restent forts, mais l'ensemble est quelconque, mal réalisé, mal arrangé.

Guillaume Bourgault-Côté
 
6 commentaires
  • Gamil Sadek - Inscrit 20 janvier 2012 07 h 33

    Cohen

    M.Bourgault-Côté, sauriez-vous sur quel album de LC se trouve la chanson du générique des Sopranos? En a-t-il fait d'autres dans le même style?

    Merci

  • André Michaud - Inscrit 20 janvier 2012 10 h 34

    Le retour du grand poète

    Ce retour sur disque de celui que je considère le plus grand poète québécois semble une belle réussite.

    Je serai donc acheteur, mais rien à voir avec le marketting..

  • André Loiseau - Inscrit 20 janvier 2012 11 h 38

    Un charme magique.

    Merci pour les extraits! Je vais me le payer pour le serrer sur mon coeur.
    Combien de chansons encore pour Leonard, le montréalais universel?

  • camelot - Inscrit 20 janvier 2012 12 h 27

    De la classe !

    Merveilleux ce Cohen. Et simple dans la vie. J'ai eu le plaisir de le rencontrer dans une... Caisse populaire rue St-Laurent. Affable, souriant, nous avons échangé en français ! De la classe je vous dit. Merci monsieur Cohen,

  • Jacques Gagnon - Abonné 20 janvier 2012 15 h 44

    @Michaud

    Nommez-les ceux que vous avez lu, ainsi que leurs oeuvres pour décréter que c'est le plus grand, cher expert en littérature.

    N'importe quoi Michaud, en art il n'y a pas de plus grand, il n'y a qui des gens qui créent de grandes et belles choses, et des gens qui nous plaisent plus que d'autres.