Télévision - Brassens filmé par Brassens

Image tirée du film tourné par Georges Brassens<br />
Photo: Source TV5 Image tirée du film tourné par Georges Brassens

En 1952, Georges Brassens ose auditionner chez Patachou: ça colle. Et puis ça décolle: il chante aux Trois Baudets, enregistre Le gorille. Et l'homme qui vit encore et toujours chez les bonnes gens qui lui évitèrent le STO et la Gestapo dans l'exiguïté pas du tout gênante et le dénuement pas du tout malheureux de l'impasse Florimont (ni eau courante, ni gaz...) s'offre avec ses premiers cachets notables un objet de luxe: une caméra 16 mm. Et quand il n'a pas une guitare, un crayon ou un chat dans les mains, il filme. Et filme. Et filme encore. Et annote consciencieusement ce qu'il filme. Et archive soigneusement ses bobines. C'est son dada.

Que filme-t-il? Les cabarets? Les autres chanteurs, la faune germano-pratine, Paris? Que nenni. Georges le cinéaste amateur filme son monde, comme tout le monde. Son père, sa mère. Attentivement, en gros plan le plus souvent. «Je les filmais systématiquement pour les voir pendant l'hiver», dira-t-il plus tard dans une entrevue pour la télé où, avec les copains, on le voit projeter ses films. «Qu'est-ce qu'elle lit, ta mère, là?», lui demande quelqu'un. Ça pourrait être n'importe quelle bande de copains, le papa et la maman de n'importe qui: il se trouve que ce sont les amis et les parents de Georges Brassens. Et que Georges Brassens a écrit une chanson fort touchante intitulée Maman papa et une autre chanson bien plus connue encore, Les copains d'abord. On est au coeur de l'oeuvre.

Sans fard

D'où cet extraordinaire documentaire de Sandrine Dumarais à propos du regard sans fard que Georges Brassens, le grand chansonnier de l'ordinaire, porte sur les siens à travers ses films de famille. L'intérêt, permettez l'allusion facile, saute aux yeux. Brassens filme comme il écrit ses chansons, c'est le même regard par un autre truchement, la même tendresse, la même rudesse aussi. À l'impasse Florimont, cet «îlot déshérité», il filme Jeanne, la Jeanne de La cane de Jeanne, et tous les chats abandonnés du quartier qui, tel Georges, se sont réfugiés littéralement... sous ses jupes. Il filme le Marcel de Jeanne, Marcel l'Auvergnat de La chanson pour l'Auvergnat. Il y a dans le regard de Jeanne de l'amour, dans celui de l'Auvergnat, une bonté gênée.

À la manière de la série à laquelle j'ai contribué, J'ai la mémoire qui tourne, la réalisatrice projette les films à des amis de Georges, à la commissaire de la récente expo Brassens, à Juliette Gréco, lesquels découvrent en même temps que nous ces métrages et commentent ce qu'ils voient. «C'est lui qui a fait tout ça?», s'étonne Juliette Gréco. «Quel être mystérieux...» Bel effet, les films sont également projetés sur des murs, des façades, à Sète, à l'impasse Florimont: présences fantomatiques, lieux imprégnés.

Le succès grandissant, Brassens délaisse peu à peu la caméra, sauf pour l'occasionnel séjour à la mer, où il saisit le visage de Püppchen, sa compagne. Quand il sort la 16 mm chez les copains, c'est de plus en plus les copains qui s'en emparent, et qui cadrent l'ami Georges dans l'objectif. Au début des années 60, il ne filme plus du tout. Logique: on le filme tout le temps.

La télé de l'ORTF va en reportage à l'impasse Florimont: l'intimité n'est plus l'intimité, son monde a été envahi, ses souvenirs ne lui appartiennent plus en propre, on veut connaître ceux qui ont inspiré les chansons. Le documentaire même constitue la dernière frontière franchie: ces films d'amateur, destinés aux seuls proches, font désormais partie du patrimoine Brassens. Mesurons notre chance: cet accès est privilégié. Les derniers morceaux du portrait. Regardons-les comme Sandrine Dumarais a eu le bon goût de les montrer: tels quels.