Vitrine du disque - 16 décembre 2011

TCHAÏKOVSKI
Concerto pour violon. Sérénade mélancolique. Valse-Scherzo.

Souvenir d'un lieu cher. James Ehnes, Orchestre symphonique de Sydney, Vladimir Ashkenazy. Onyx 4076 (SRI).

Nous avons un souvenir ému, à Montréal, du Concerto pour violon de Tchaïkovski par James Ehnes et Kent Nagano. C'était à la veille d'un concert à Carnegie Hall et on avait vu débarquer le lendemain sur la scène new-yorkaise prestigieuse Joshua Bell. On murmurait que quelque part à New York un crâne d'œuf du genre «connaisseur raffiné» avait décidé qu'Ehnes, ce n'était pas assez glamour comme affiche. James Ehnes se charge de prouver à qui de droit, dans ce disque, à quel point il avait tort. À l'époque, Ehnes avait évidemment été plus éloquent, plus humble, plus impressionnant que Bell. Ici, c'est la discographie moderne qu'il surpasse, exception faite de la version pleine de bravoure de Julia Fischer. Programme parfait, accompagnement très décent, à défaut de flamboyance.

Tchaikovski, Ehnes Finale


Christophe Huss

C'EST TOI MON LIEU PRÉFÉRÉ SUR TERRE
Sylvie Laliberté
Indépendant


D'elle, je conserve précieusement une cassette de chansons de fausse enfant-fleur néo-yéyé, réalisée par Alain Karon: à Coup de coeur francophone au début des années 90, elle était ma Françoise Hardy décalée, ma Chantal Goya hallucinée. Depuis, je l'ai suivie de loin en loin dans ses aventures dans la galaxie multimédia, content de la retrouver avec ses drôles de chansons de pacotille à l'occasion de trop rares disques (Dites-le avec des mots en 2000, Ça s'appelle la vie en 2004): la revoilà, sortie encore une fois de nulle part, et ça fait bigrement plaisir de renouer avec sa poésie naïve si savamment étudiée (et parfois touchante sans en avoir l'air, comme dans Une fée). L'équipe de complices s'est de nouveau dévouée (Gregory Natale, Éric Rathé, principalement), et le résultat est dûment diaphane. Cet album est délicieux, à en regretter le caractère facultatif des incursions chanson de la trop libre Laliberté, mère-grand de tous les Tricot Machine sur terre.

Sylvain Cormier



Origami Remix
Le Couleur
Indépendant


Parce que les Fêtes, ça coûte toujours cher, voici un disque gratuit, tiens. Le groupe électro-pop montréalais Le Couleur offre sept titres remixés tirés de son précédent album, Origami. Si les versions originales sont souvent diaphanes et rétro dans le son, on redécouvre ici les pièces doublées de nouveaux arrangements, plus électro, trip-hop, acides et modernes. Le Couleur a entre autres fait appel à des DJ d'ici (French Fox, Matteo Grondini et Rene Rene), mais aussi à des Français (Kids on Acid, ZeeAdd), un Chinois (Oshi) et à des Américains (Les Professionnels). Origami Remix montre une étonnante et agréable cohérence, et laisse beaucoup plus de place aux rythmes, alors que la douce voix de Laurence Giroux-Do devient presque un motif comme un autre. Notre préférée: Billets pour Paris, par French Fox, où on croirait entendre un mélange de Fatboy Slim et de Velvet Underground. À télécharger au www.lecouleurmusic.bandcamp.com.

Philippe Papineau



Traveller
Anoushka Shankar
Deutsche Grammophon


Après avoir tout assimilé du répertoire paternel, la sitariste n'a pas toujours eu la main aussi heureuse avec ses expériences de fusion. Mais ce disque est le bon, alors qu'elle tend la main au flamenco et au réalisateur Javier Limon qui transforme en or tout ce qu'il touche. Il a dit d'elle: «Elle joue du sitar comme on chante le flamenco.» Ce n'est pas peu dire. Le genre indien est plus délicat que les déchirements espagnols. Anoushka s'y attaque pourtant: en dialoguant fermement avec le pianiste Pedro Ricardo ou en donnant beaucoup de place aux préliminaires avec le guitariste Pepe Habichuela. Elle répond aussi aux accents tragiques de Duquende, un autre précieux collaborateur. Parfois, le chant indien rappelle le chant profond du flamenco et les rythmes de l'un et de l'autre semblent se confondre. Le sitar se fait indien dans le flamenco ou l'inverse. Parfois dans une zone floue entre les deux. Et le disque est splendide!

Yves Bernard


LISZT
Mélodies. Diana Damrau (soprano), Helmut Deutsch (piano).
Virgin 50999 0709282-4.


J'ai devant moi 18 versions nouvellement enregistrées ou rééditées de la Sonate de Liszt, publiées dans cette année du bicentenaire. C'est donc avec plaisir que j'ai vu arriver un CD nettement plus original: 19 lieder par Diana Damrau et son fidèle accompagnateur, le subtil Helmut Deutsch, professeur d'interprétation du lied à Munich. L'auteur de la notice pose un regard intéressant sur la source de la faible notoriété du corpus mélodique de Liszt. Par leur difficulté, ces mélodies «ne furent que rarement conçues pour des amateurs, même talentueux. [...] N'occupant que peu de place dans le marché domestique [...] ils restèrent à l'écart de la vaste diffusion» des lieder de Schubert, de Schumann ou de Brahms. On le sait, aucune difficulté ne résiste à Diana Damrau. La soprano, flamboyante sur une scène d'opéra, est tout aussi excellente dans l'intimité de la mélodie. Elle l'avait montré dans Strauss et le confirme ici.

C. H.



«VOS VOISINS»
Vos voisins
Karisma - ProgQuébec


Né de la fesse gauche de L'osstidcho et des narines frétillantes de Louise Forestier, le groupe Vos voisins aura surtout eu une fort noble fonction d'accompagnement: c'étaient messieurs Perron, Ringuet, Lachance, Parenteau et Vallières qui officiaient derrière Yvon Deschamps dans ses marathons à la PdA, le band d'Aimons-nous, des Fesses et de moult segments d'enchaînement. Des gars occupés, quoi. À ce point qu'ils n'auront donné au bon peuple qu'un seul album, dont le bon peuple ignora jusqu'à l'existence: il faut dire que la pochette parodiant les unes à gros titres gras d'Allo-Police («Holocauste à Montréal...») n'attira qu'une mise en demeure dudit jaune journal. Dommage: c'était un album épique et piquant, dont le statut-culte est plus que justifié et la réédition, plus que bienvenue. Forts en rock comme en prog, capables de ballades puissantes, Vos voisins disposaient en sus du meilleur parolier fou du Québec, j'ai nommé Marcel Sabourin. Bon comme le meilleur Charlebois.

S. C.



Le sommeil en continu
Thierry Bruyère
Indépendant


Le premier disque de Thierry Bruyère fait partie des récents arrivages dans la pile des indépendants. L'auteur-compositeur-interprète, qui s'est taillé une place en finale de Ma première Place des Arts en 2010, lance Le sommeil en continu, qu'il a enregistré en compagnie de Navet Confit et de Vincent Blain, une équipe dont les preuves ne sont plus à faire. Bruyère offre ici une pop rock assez riche en sonorités, plutôt fidèle à l'esprit habituel de ses collaborateurs susnommés. Annoncé comme un récit sur Montréal, Le sommeil en continu se révèle davantage comme un chapelet d'histoires tourmentées, de récits aux pistes brouillées, d'amours compliquées. Dans ses textes un peu trop embroussaillés, Bruyère évoque souvent les saisons, la nuit et les éléments. La marche n'y est pas désagréable, mais il faut prendre son temps. Les fans du côté sombre d'Alex Nevsky et du phrasé mélodique d'un Dumas y trouveront leur compte.

P. P.


Cycles - Oeuvres récentes pour tabla
Shawn Mativetsky avec le Windsor Symphony Orchestra
Ombú


Shawn Mativetsky est un disciple de Pandit Sharda Shahaï, le grand maître de la tradition du tabla de Bénarès qui est décédé le 20 novembre dernier. Dans ce disque, le tablaïste montréalais revient avec des oeuvres de Christien Ledroit, de Nicole Lizée, de Jim Hiscott et de Paul Frehner, des compositeurs contemporains. Elementalities ouvre avec une suite de courtes pièces, à la douceur fluide, avec flûte, vibraphone et tabla, avec ou sans mesures métronomiques. Par la suite, le tabla se livrera à un jeu de rôles inversés avec l'harmonium, avant d'improviser avec une bande sonore rappelant les maints petits éclats de la tempête de verglas. On se plongera aussi dans l'atmosphère inspirée du théâtre d'ombres balinais. À la fin, Trade Winds fera se rencontrer les univers du concerto occidental, de la musique contemporaine et des cycles rythmiques indiens. Le disque est d'une beauté mystérieuse.

Y. B.