Hallyday réussira-t-il enfin à séduire le Québec?

Johnny Hallyday en conférence de presse à la tour Eiffel, samedi, pour parler de la tournée qui l’amènera à Québec le 10 juillet prochain.<br />
Photo: Source: Agence France-Presse/Bestimage Johnny Hallyday en conférence de presse à la tour Eiffel, samedi, pour parler de la tournée qui l’amènera à Québec le 10 juillet prochain.

Paris — Il a la gueule d'un enfant triste. Un enfant à la peau burinée qui, à l'aube de ses 69 ans et après avoir connu le coma artificiel dont il a failli ne jamais revenir, tentera de relancer la machine à succès. Au premier étage de la tour Eiffel en ce samedi pluvieux, le voilà qui remonte en selle après une petite cure au théâtre dans Le paradis sur terre, une pièce de son auteur préféré, Tennessee Williams. Il y interprétait Chicken, un métis mal-aimé qui affrontait la haine et le cyclone.

Le 10 juillet prochain, le défi sera tout autre. Au beau milieu d'une tournée qui l'amènera du Stade de France à Moscou, en passant par Tel-Aviv et Los Angeles, ce mythe vivant qui a commencé dans le métier avant Bob Dylan et les Beatles sera sur les Plaines. Un peu beaucoup évidemment pour redonner du lustre à la programmation en français du Festival d'été. La capitale ne pouvait tout de même pas accueillir le premier Forum mondial de la langue française (du 2 au 6 juillet)... avec Metallica!

Mais cette nouvelle tournée est aussi comme une sorte de sursaut pour le rocker après ses trois semaines de coma à Los Angeles il y a un an presque jour pour jour. Un peu avant, n'avait-il pas annoncé que Tour 66 serait sa tournée d'adieu? «Quelque part pour moi, dit-il, Los Angeles fut un peu une renaissance. Je m'en suis sorti grâce aux médecins qui m'ont traité là-bas. Ce qui m'a donné envie de continuer mon métier. Je me suis rendu compte que d'arrêter — pour faire quoi? —, ce n'était pas moi. J'y ai pensé à un moment et puis, après, je me suis dit: je vais m'ennuyer.»

Pour le chanteur, peut-être s'agit-il aussi de tenter d'apprivoiser enfin ce Québec qui lui a toujours résisté. Contrairement à tant d'autres, Johnny n'a jamais vraiment connu de grand succès chez nous, où il avait pourtant déjà rêvé de s'acheter une maison. Mais son épouse trouvait qu'il y faisait trop froid!

Quand on lui demande la raison de ce succès mitigé, il répond que c'est peut-être parce qu'il n'est «pas venu assez souvent. Je ne sais pas. Mais, ça va venir. Je ne désespère pas. Je vais leur présenter [aux Québécois] un beau spectacle. Je crois que ça va leur plaire. La meilleure chose à faire, c'est de leur donner un bon spectacle». Ce spectacle de tournée, dans lequel le Québécois Yves Aucoin s'occupera des effets spéciaux, sera constitué de chansons des années 1970, 1980, 1990 et 2000 que Johnny n'a pas chantées depuis longtemps. Le chanteur se défend de vouloir proposer un bilan. Seules les chansons yé-yé des années 1960 ont été exclues. «Pour moi, les années 60, dit-il, ont pris un coup de vieux, c'est assez démodé. Les chansons que j'ai faites en français dans ces années sont presque impossibles à adapter pour que ça sonne aujourd'hui.»

Pour la première partie du spectacle de Québec, son nouveau producteur, Gilbert Coullier, qui remplace le fidèle Jean-Claude Camus, songe déjà à Marie-Mai. On s'est arrangé pour qu'elle participe à la même émission de Star Académie que Johnny. Elle pourrait même venir chanter au stade du Parc des Princes. Sans compter qu'ils sont tous deux chez Warner.

Dans l'esprit de Johnny Hallyday, le Québec reste tout de même quelque chose d'assez nébuleux. «C'est déjà une partie de la France. Il y a une culture française et une culture américaine», se contente-t-il de dire. Quand on lui rappelle qu'il n'est pas venu depuis son spectacle du Théâtre Saint-Denis en 2000, et non pas il y a quatre ans, comme il le croyait, il s'exclame: «Déjà! Le temps passe vite alors [...]. Je ne me rends plus compte du temps.»

Les mots semblent tout droit tirés de sa dernière chanson, la très belle Autoportrait, qu'il offrait samedi en téléchargement gratuit à ses fans: «On m'a fait tant d'autoportraits/Qui me ressemblaient trait pour trait/J'avoue que je ne sais plus vraiment/Qui je suis ni à quel moment.» Johnny s'y décrit comme un «cador», ce vieux mot d'argot français que le parolier Maurice Lindet fait rimer en alexandrins et qui signifie «caïd» ou «chien perdu». Un mot qu'on n'avait pratiquement plus entendu depuis Touchez pas au grisbi, d'Albert Simonin.

L'Amérique mythique des années 1950

Car, de Tennessee Williams à Elia Kazan, son cinéaste préféré, Johnny n'est jamais vraiment sorti des années 1950. C'est peut-être ce qui explique son succès éternel en France, où ces années évoquent le début des Trente Glorieuses, alors qu'elles sont synonymes de Grande Noirceur chez nous. À Los Angeles, le chanteur possède une Cadillac 1953 avec des flammes peintes sur les côtés, dit-il. «Si j'ai la nostalgie de quelque chose, c'est de l'Amérique des années 50. Déjà, les voitures étaient plus belles. Aujourd'hui, on fait des voitures en série qui ne ressemblent à rien. [...] Pour moi, c'était un rêve d'enfant. Quand j'étais petit, Hollywood c'était mythique, la ville du cinéma et de tous les films que j'ai aimés.» Aujourd'hui, douce revanche, il lui arrive parfois, avec ses trois filles et son épouse, de croiser Robert de Niro au supermarché en faisant son épicerie.

On serait tenté de dire qu'il y a chez Johnny la même admiration béate de l'Amérique que chez Nicolas Sarkozy. C'est d'ailleurs le président français, lorsqu'il était maire de Neuilly, qui a célébré son mariage en 1996. Johnny dit évidemment qu'en cette année de présidentielle, il ne fait pas de politique. Ce qui ne l'empêche pas d'ajouter qu'il votera pour son ami. Qui le lui a bien rendu puisque, le 14 juillet 2009, Johnny a donné, chose très rare en France, un grand concert sur le Champ-de-Mars, devant la tour Eiffel.

Avec sa tête de loubard des années 50 qui ne l'a jamais quitté, Johnny porte toujours au cou un christ en croix auquel il finit par ressembler avec les années. Plus il avance en âge, moins son propos est réjouissant. Plus il se décrit comme un «fils de personne» qui est «né dans la rue». Il dit que la dernière fois où il a pleuré devant une scène, c'était en écoutant Brel chanter Ces gens-là, une chanson qui décrit une famille simple et médiocre, mais à laquelle nous appartenons tous un peu. «Ça vient de mon enfance surtout, dit-il. Je suis né de famille modeste, pauvre même, je dirais. J'ai grandi dans la rue. Mon école de la vie, ça a été la rue.»

Et c'est cette même «rue» que reconnaissent toujours ses fans dans cette voix graveleuse et ces paroles simples qui dominent toujours les instruments. Il n'y aurait donc pas de date de péremption pour les rockers? «On a toujours le temps de faire ce qu'on veut au temps voulu, dit Johnny. Après tout, à 89 ans, Aznavour chante encore.»

Johnny serait-il donc éternel? «Pour nous aussi, Johnny reste une énigme, me dit son nouveau guitariste Yarol Poupaud. C'est un peu notre vision de l'Amérique. Pas besoin d'être de sa génération pour l'aimer. Il est sincère. Les gens se disent: il est à moi. Il m'appartient. C'est mon doudou.»

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Correspondant du Devoir à Paris
23 commentaires
  • Roger Lapointe - Inscrit 5 décembre 2011 07 h 40

    Un Français déguisé en rocker Made in US.

    Pour la très grande majorité des Québécois de ma génération, Johnny Halliday est un chanteur français déguisé en rocker américain avec un nom anglophone emprunté à ce monde également. Je me souviens d'avoir lu que ce sont des musiciens américains qui l'accompagnaient il y a quelques années et qu'il enregistrait ses disques à Los Angeles.J'ai toujours été un fan des rockers anglosaxons spécialement depuis la venue du révolutionnaire Presley dans les années cinquante mais je n'ai jamais été un fan de JH car je n'aime pas les copies peu importe le domaine.

  • Sylvain Cormier - Abonné 5 décembre 2011 08 h 11

    Copie? Pas si simple...

    John Lennon voulait être Elvis. Michael Jackson voulait être Elvis. Charlebois voulait être Elvis. Gerry Boulet voulait être Elvis. Johnny a sans doute poussé ce désir assez loin au début des années 60, mais les chansons qui le définissent, Que je t'aime, Je suis né dans la rue, Ma gueule, L'envie, Ceux que l'amour a blessés, Essayez, des centaines d'autres, sont des chansons originales françaises écrites pour lui. Bien sûr, en fin de spectacle, il finit toujours par reprendre un des morceaux rock'n'roll qui ont marqué sa jeunesse: Be Bop A-Lula, Whole Lotta Shakin' Goin On. De la même façon qu'Offenbach faisait Chu un rocker, le Reelin'

  • Vincent Bussière - Inscrit 5 décembre 2011 08 h 48

    À Roger!

    Johnny Holliday n'est pas une copie, il est unique! Il est sincère, a une belle voix, pas une copie, un originel! Les copies ne durent pas!

  • Georges Hubert - Inscrit 5 décembre 2011 08 h 58

    La droite des parvenus !

    Pour moi Johnny Hallyday, c’est avant tout un gars de la rue qui est parti sur un trip, le trip de l’engouement un peu niais pour l’Amérique et dans tout ce qu’elle a de clinquant et d’artificiel. On ne peut certes pas lui enlever sa forte présence sur scène, mais le personnage est tout ce qu’il y a de critiquable quand il s’enfuit en Suisse pour échapper au fisc.
    Il a oublié le fortuné Johnny que ce sont les mômes d’ouvriers, les jeunes de familles peu fortunés qui ont acheté ses disques et lui ont fait sa fortune. Et quand il a la chance de leur rendre un peu ce qu’il a reçu, il a le réflexe écœurant de tous les droitistes qui en a « marre, comme beaucoup de Français, de payer ce qu'on nous impose comme impôts ».
    Pas étonnant que ce soit les petits parvenus de droite de Québec qui aiment s’associer à de pareils personnages. Ils ont tous les mêmes valeurs.