Disques - Nicole Martin, grande chanteuse

Nicole Martin
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Nicole Martin

C'était il y a deux semaines, au gala de la SOCAN. Brigitte Boisjoli venait d'interpréter Le temps est bon, en hommage à Stéphane Venne. Et puis, de nulle part, elle a surgi. Nicole Martin est arrivée sur scène comme si toute sa vie l'avait menée là. Fallait voir l'assemblée d'auteurs et de compositeurs, empoignée, soulevée. Fallait la voir, elle, chanter SA chanson de Stéphane Venne, incarner de tout son corps, de tout cœur et à pleins poumons la chanson principale du film Les Plouffe, cet hymne national de la classe ouvrière canadienne-française: Il était une fois des gens heureux.

Il n'y avait pas, comme en 2009, les millions de téléspectateurs de la fête des 40 ans de Patrick Huard, l'émission de TVA qui a ramené Nicole Martin à la chanson et à l'avant-plan, mais il y avait Plamondon, Plume, Pag, Gilles Valiquette, Richard Séguin, Angèle Dubeau, une salle pleine de créateurs et de gens du métier. Ses pairs. L'ovation parlait haut et fort, et confirmait ce que le grand public sait depuis le début des années 70 au Québec: oui, Nicole Martin est une grande interprète. Une grande chanteuse. Tout court. Pas seulement une grande chanteuse populaire.

«C'est le grand mot, hein?», soupire-t-elle de son côté de la table, au fond du chic café de la mezzanine chez Birk's. «Il y a une façon de dire populaire qui est noble, et il y a une façon qui l'est moins, une façon qui te regarde de haut. J'ai souvent senti ce regard-là. Jamais du public. Surtout des journalistes, surtout quand j'ai commencé à faire la Place des Arts.»

Être respectée

Nous nous sourions. Autres temps. Aujourd'hui, époque moins cloisonnée, une Monique Giroux invite Nicole Martin à son émission comme elle invite Ariane Moffatt, toutes générations confondues scandent le tube disco Rien n'est impossible dans les soirées C'est extra, et il ne faut pas encourager longtemps ma compagne et ma meilleure amie pour qu'elles fassent chorus avec la chanteuse dans Oui paraît-il, Laisse-moi partir, Tout seul au monde et les autres grandes ballades sentimentales d'Il était une fois... Nicole Martin, ce récent double disque plein à ras bords de ses succès de palmarès.

Aimer Nicole Martin n'est plus confiné au plaisir coupable et s'affirme au grand jour. «Que Denise Filiatrault, qui est un modèle pour moi, vienne me dire le soir de Huard que je lui avais donné des frissons, c'était incroyable!» Pour Cocktail de douceur, l'album de reprises jazzy paru l'an dernier, son premier nouveau disque en quinze ans, c'est la pianiste de jazz Julie Lamontagne qui a tout arrangé, et c'est encore elle qui a orchestré les six nouveaux standards de Noël de la toute récente compilation Joyeux Noël. Sceau de qualité.

«J'ai toujours voulu la qualité. On m'a connue au début des années 70, avec Mimi Hétu et Nicole Cloutier en première page de Photo-Vedettes, mon premier public était adolescent. On voulait que je chante des versions de succès américains, je voulais des chansons originales, développer un style qui serait le mien, chanter dans les plus grandes salles, qu'on m'écrive des chansons dignes d'être chantées. Ç'a vraiment démarré avec les textes de Pierre Létourneau, puis j'ai eu des chansons de Luc Plamondon, de Claude Léveillée, d'André Gagnon, de Stéphane Venne, de Francis Lai, de Boris Bergman. Sur les 50 chansons de la compilation, il y a cinq ou six adaptations, pas plus. Je suis très fière de ça. Pour une jeune interprète en ce temps-là, être respectée était un vrai combat.»

Avant le succès, il y avait eu un duo, Nicole et Frédéric, et puis... Zerra. Une idée de Tony Roman. Imaginez Nicole Martin en 1969 à l'Autostade dans un festival pop, à la même affiche que Johnny Winter et Jethro Tull, en Zerra chantant du Janis. Dans Photo-Vedettes, le critique pop-rock avait rugi. Le souvenir de la chanteuse est plus tendre. «C'est le pianiste de Charlebois, le Gros Pierre, qui m'accompagnait, je chantais Try de Janis, imaginez. Tony voulait faire de moi une chanteuse psychédélique... Ça n'a pas duré longtemps.»

Avait-elle déjà «de la roche dans la voix», comme disait Stéphane Venne? «Probablement; j'ai eu la voix feutrée toute ma vie.» Toute une carrière de fine rocaille. «C'était un compliment, je pense.»

Nicole Martin: C'est l'hiver