Concerts classiques - Bach intemporel

Quel fascinant contraste avec la soirée d'ouverture du Festival Bach. L'expérience remet sur la table tout ce que nous avions dit sur la violoniste Isabelle Faust. Celle-ci avait joué les 2e et 3e Sonates et Partitas, alors que Benjamin Beilman avait programmé, mardi, la 1re Sonate et la 1re Partita.

Pour commenter le concert d'Isabelle Faust, nous avions parlé de ces solistes «à conscience stylistique». Benjamin Beilman est, lui, un soliste «à conscience violonistique», où l'oeuvre sert l'instrument et où l'instrument doit sonner le plus richement possible.

Après l'expérience des deux concerts, une question un peu provocatrice affleure: «À quoi sert le style — prétendument — juste?» À se dire qu'on a raison parce que ça grince un peu? À se dire qu'on a raison parce qu'on ne libère jamais un son et qu'à tous les deux recoins de phrase il y a une note qui chatouille? Et cette note irritante, si l'on est bien pervers, on peut même l'attribuer à un accord de l'instrument conforme à la pratique de l'époque...

Et le plaisir dans tout ça? Ah ben non: ne mêlez pas le plaisir à ça! Ne savez-vous pas qu'il faut souffrir pour s'élever l'esprit...? Le débat est sans fin et on entre largement dans celui qui se résume par «des goûts et des couleurs».

À ce chapitre, je prétends qu'Isabelle Faust n'est pas assez «grande» pour défendre la vision qu'elle défend et que seule, à ma connaissance, dans cette discipline-là, Viktoria Mullova survole ce sujet instrumental autant qu'intellectuel. J'ose aussi dire qu'à l'ascèse de Faust, je préfère mille fois des violonistes lumineux et dynamiques tels Rachel Barton-Pine ou Benjamin Beilman. Pas des violonistes qui s'écoutent jouer, mais des communicateurs qui nourrissent le son et animent les rythmes. Oui, Beilman s'est planté dans le Presto de la 1re Sonate, mais c'est ça le concert et, là aussi, je préfère un plantage net à de vicieuses petites pétouilles toutes les 20 secondes.

La différence entre Faust et Beilman fut matérialisée par celle du son: un ambitus refusé par l'Allemande et une intensité célébrée par l'Américain (Fugue de la sonate, Sarabande de la partita). Il est évident que Faust a plus de «millage» avec l'oeuvre et en a exploré bien plus de recoins. Mais ce n'est pas là le débat.

Les Sonates pour clavier et violon — point culminant: le sublime Adagio de la 3e Sonate — sont présentées par le programme comme étant pour «violon et piano». Mais Beilman descend d'un cran pour laisser passer un piano bien maîtrisé, mais assez épais.

On espère que l'an prochain, le Festival Bach osera ici une intégrale de ces sonates avec comme clavier l'orgue Hellmuth Wolff de la salle Bourgie. Cela donnera une tout autre perspective et le duo Mullova-Soly serait très indiqué pour la défendre.

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