Coup de cœur francophone - Sur la route du festival

Lacolle-Montréal, ça se voyage bien le samedi soir. Roulement à billes sur les ponts: le gars du soir au 730 AM est tout heureux de n’avoir rien à signaler. Les 50 minutes jusqu’à L’Astral sont joyeuses, il y a l’extraordinaire émission de Randy Bachman à la radio de la CBC. Vinyl Tap. Il sait de quoi il parle, le guitariste des Guess Who. Je l’ai interviewé une fois déjà, c’est un intarissable et un connaisseur. Le voilà qui compare les Tutti Frutti d’Elvis et Little Richard, je tapote sur le volant. Rock’n’roll on a Saturday night, oui monsieur.

J’approche de L’Astral, les gens s’amusent sur la place des Festivals à diriger les faisceaux lumineux, on dirait la DCA britannique traquant des bombardiers allemands.

Avant Richard Séguin à L’Astral, il y a Tire le coyote. Alain Chartrand rappelle dans sa présentation que Richard Desjardins, au tout début de Coup de cœur, avait officié en première partie d’Isabelle Mayereau. Ça ne désarçonne pas trop Benoît Pinette, alias Tire le coyote, qui s’amène avec un autre gaillard à pseudonyme, Shampouing (qui lance un tout nouvel album très trash-garage ces jours-ci). Ça nous fait deux barbus avec des guitares. Tire le coyote a le folk neilyoungien au service de chansons qui parlent de L’Isle-aux-coudres et des alentours, ça se prendrait mieux s’il n’avait pas ce timbre bêêêlant: quand il harmonise, surtout quand Isabeau Valois vient ajouter une troisième voix, ça s’estompe un peu. Dommage pour les chansons, vraiment bien senties, avec des mélodies qui tiennent la route.

Et voilà Richard Cœur-de-Séguin. J’oublie, quand ça fait longtemps que je ne l’ai pas vu sur scène, l’impact physique assez formidable de l’homme. C’est quand même le Springsteen de St-Venant-de-Paquette, notre Richard. Le ferveur, le regard, la solidité, la façon de gratter la guitare, il a de l’humanité et il est immense en même temps. Une vraie personne, et plus grand que nature, à la fois. Faut voir dans quel décor il nous arrive: le fond de scène est constitué par une haie d’herbes hautes, et les fabuleux éclairages nous placent dans le champ à toutes heures du jour, aube, zénith, crépuscule. Une clairière dans la forêt, à L’Astral. Splendide. Pensez: Richard démarre avec une chanson des Douze hommes rapaillés: les mots de Gaston Miron, ça vous ouvre un territoire.

À ses côtés, deux guitaristes pas manchots, Hugo Perreault qui a réalisé Appalaches, le dernier album de Richard, et Simon Godin. Ce qui nous fait trois guitaristes de front, avec Richard. Ce qui nous fait beaucoup de guitares. Des électriques, des acoustiques, une mandoline, etc. C’est fou l’envergure que ça confère au son de Séguin: par moments, on se croirait au Festival d’été de Québec, sur les Plaines. Géant. Probablement sa plus ample et forte version de L’Ange vagabond, à vie: à grandeur de continent. Il est fort, Richard, encore et toujours porteur d’espoir, irréductible et contagieux. Du souffle, même en ces temps époumonés, il donne du souffle.

Je retrouve les présentations évocatrices de Richard Séguin: c’est là qu’il est le plus éloquent, bien plus qu’en entrevue. Un mot pour Pauline Marois, le souvenir d’une journée passée avec Michel Chartrand, un grand soupir et quelques flèches à l’endroit de «monsieur Harper entré dans nos vie par un grand vent d’ouest», Richard allie devoir de mémoire et combats en cours, ne renonce à rien ni à personne. Pendant Sous les cheminées, il me transporte: c’est la madeleine de Proust version gras de patates frites rue Broadway. Pendant Protest Song, je suis comme tout le monde à L’Astral: je chante le refrain à tue-tête, et ça fait du bien.

Je m’esquive à l’entracte – le second entracte – parce que je veux attraper la fin du spectacle solo de Mara Tremblay au Lion D’Or. J’arrive pour la dernière chanson, Mara dans sa robe noire des grands soirs frétille de bonheur, l’occasion a de toute évidence été «nourrissante», comme elle dit. Au grand piano, elle joue et chante Le Bateau, et c’est beau comme un cadeau. «Y fait plus beau en d’dans chez nous...»  Jacques-Cartier ne me fait pas d’ennui, la 132 devient tout naturellement la 15 sud et Jim Corcoran m’accompagne, c’est gentil de sa part. Exprès sur la route du retour à l’heure de son émission à CBC Radio 1, À propos. Ça ne manque pas d’à-propos, en effet. Le voilà qui traduit une merveilleuse chanson de Laurence Hélie pour son public pancanadien et pour moi. Ça me fait penser que ce lundi soir, je serai encore avec Jim, encore à L’Astral, pour le Songwriters’ Session d’À propos. C’est le cas de le dire: ces jours-ci, je carbure au Coup de cœur.

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