Disques - Country-folk pour tout le monde

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Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Dans l'atelier d'Isabelle Boulay, une étagère de souliers en entrant...et une vieille guitare avec laquelle, précise Isabelle, son réalisateur-arrangeur Benjamin Biolay a composé Voulez-vous l'amour?

Le pont Victoria à deux pas, des voies ferrées à quel-ques mètres. Petites maisons pas si petites parce que profondes, étroites façades aux portes donnant directement sur de petites rues, le quartier est ouvrier à l'anglaise, row homes d'une ère d'usines sans air. On ne devinerait pas que l'atelier d'Isabelle Boulay, qui avait la mer à sa fenêtre de petite Gaspésienne, se trouve là. Sa maison aussi, pas loin. C'est exprès. Le voisinage est à la bonne franquette dans Pointe-Saint-Charles. «J'ai la paix; je ne me sens pas obligée d'être en représentation.»

Isabelle Boulay, comprend-on, a recentré sa vie, une vie de famille avec enfant. Avant le petit Marcus, elle n'aurait pas invité des journalistes chez elle. «Tout s'est placé. J'ai mon atelier, au-dessus c'est nos bureaux de Chic Musique, on habite dans le coin. Je mène mon affaire à mon goût, simplement, le contact est plus direct avec tout le monde. C'est normal, j'imagine. Je vais avoir 40 ans l'année prochaine, tu sais?»

Dans l'atelier, une étagère de souliers en entrant. Rayonnage de disques, des tas de Félix au garde à vous. Des instruments de musique, éparpillés. Une belle guitare avec laquelle, précise Isabelle, son réalisateur-arrangeur Benjamin Biolay a composé Voulez-vousl'amour?. «Il est parti avec la guitare dans la nuit, il est revenu le lendemain matin avec la chanson; c'est fou, l'état de concentration dans lequel il s'est mis. Dix jours et nuits d'intensité incroyable. Il est comme ça.»

Sacrée chance de l'avoir eu à elle toute seule pour son nouvel album, le Benjamin. Biolay est de l'avis général au sommet de son art: plébiscité pour La superbe, bombardé Gainsbourg-à-la-place-de-Gainsbourg, désormais condamné à s'occuper de ses propres affaires en priorité. Révolue l'époque où le dandy en goguette alignait les réalisations pour Keren Ann, Gréco, Hardy, soeurette Coralie Clément et compagnie. Même s'il a travaillé avec Isabelle pour Mieux qu'ici-bas en 2000 et Tout un jour en 2004, «le mot courait que c'était pas mal fini pour lui, les réalisations». Qu'à cela ne tienne, la Boulay avait en tête son grand projet d'alignement des planètes de son univers, «un album de chansons québécoises, françaises et américaines avec des consonances country-folk dedans», et il lui semblait que Biolay seul pouvait l'aider à accomplir ça. «Faire l'album que j'ai passé toute ma vie à préparer...»

«On n'est pas le genre à décider ça au téléphone», raconte-t-elle. «J'ai pris l'a-vion, neuf heures de vol, c'était au moment du volcan islandais et des cendres partout, et je me suis retrouvée dans sa loge après le show du Casino de Paris pour faire ma grande demande. Quand je lui ai dit que je voulais marier dans des textures country-folk mes deux mondes de musique, mon country et ce je que j'appelle la variété grand luxe, Benjamin a compris tout de suite. Et surtout, il a dit oui.» J'évoque avec Isabelle un temps où elle destinait des disques de «variétés grand luxe» au marché français et ses amours country au Québec. Ainsi, en 2007, avait-elle enregistré deux albums, le très gaspésien De retour à la source et le franco-français Nos lendemains. Je me souviens parfaitement de mon incompréhension: pourquoi diable les Français si pétris d'Amérique ne raffoleraient pas d'un Paul Daraîche pur et dur? «Ce n'était pas le temps. Je pense que ça ne se pouvait pas encore, une chanteuse à voix qui chante du country en France. Le country en France, c'était bon pour les gars, Johnny, Dick Rivers, Eddy Mitchell, Francis Cabrel, même Bashung. Je pense qu'il a fallu des filles comme Rose pour ouvrir le chemin. Pour que même une chanteuse à voix puisse s'essayer...»

Grands espaces, vraie proximité

Elle pouffe et ça fait de l'écho dans l'atelier. «C'est drôle, chanteuse à voix. M'as-tu entendue chanter là-dessus?» Là-dessus, le plus souvent, Isabelle Boulay parle en chantant, ou chante en parlant. En fait moins que plus, tout le temps, sauf à la fin où elle se lâche presque lousse dans la reprise (inattendue) d'At Last, cette chanson de film des années 40 qu'Etta James a bluesée pour l'éternité. Isabelle Boulay a toujours eu de la mesure et une certaine pudeur, rarement a-t-elle ouvert la machine même si elle peut «donner de la voix» au besoin, mais à travers Les grands espaces, voyons-y le résultat d'une certaine stabilité émotionnelle, Isabelle est plus que jamais à proximité.

Tout lui vient sans forcer: justesse de ton, justesse d'émotion. Elle est partout chez elle, et nous sommes en quelque sorte reçus à souper. Ou reçus à l'atelier, comme moi. «Il n'y a plus d'interférence. À un moment donné, je pense que j'ai aboli la distance entre moi et Isabelle Boulay la chanteuse. Tu vois, Etta James, quand je pense à elle, je pense au show qu'on a vu, toi et moi, au Festival de jazz [en 2006, à Wilfrid]. Être à ce point-là totalement elle-même, au point que tout son côté lubrique n'est même pas vulgaire, c'était d'une légitimité intense. Tu vois ça et tu te dis: arrête de t'en conter. Tu veux faire du country, ma fille, fais-en. Ç'a donné De retour à la source, qui était moi chantant du country-folk au Québec, et aujourd'hui, ça donne Les grands espaces, qui est moi chantant sur des arrangements country-folk pour tout le monde.»

Finis les calculs distincts, les stratégies de mise en marché séparées. De la même façon que le dernier spectacle d'Isabelle Boulay s'intitulait Comme ça me chante, le nouvel album propose côte à côte du Michel Rivard et du Julien Clerc, du Jean-Louis Murat et du Steve Marin (splendide chanson-titre, road-movie manière A Thousand Miles to Nowhere de Dwight Yoakam), la merveilleuse ballade inconnue d'une jeune songstress de Nashville (Alyssa Bonagura, quelqu'un?) et la millième relecture de To Know Him Is to Love Him (étonnamment réussie), un duo avec Biolay et un autre, déjà fort publicisé, avec Dolly Parton. Tout ça coule de source, sauf peut-être la reprise avec Biolay du succès-culte Summer Wine de Nancy Sinatra-Lee Hazlewood, qui pousse le bouchon un peu loin. «Tu te l'enlèveras dans l'auto», lâche sans gêne Isabelle en fin d'entrevue. «Pour moi, pour la première fois, tout est cohérent. L'anglais, le français, les genres, les époques, le matériel original ou pas original, j'ai tout traité comme des chansons à moi. On ne s'est pas dit: faut pas plus que tant de chansons en anglais. Rien. C'est comme dans le film À St-Henri, le 26 août, le gars qui dit: "Dans la vie, faut pas se badrer..."» L'anglicisme, du verbe «to bother», résonne tout naturellement dans l'atelier de Pointe-Saint-Charles. «Ben, c'est ça. Pour cet album-là, on ne voulait pas se badrer de rien.»


Isabelle Boulay - Les Grands Espaces