Entrevue avec Thomas Dutronc - Il aime les filles (lui aussi)

«Moi, je jouerais du Django tout le temps, c’est ma passion dans la vie», lance Thomas Dutronc.<br />
Photo: Yann Orhan «Moi, je jouerais du Django tout le temps, c’est ma passion dans la vie», lance Thomas Dutronc.

Ça s'intitule Silence on tourne, on tourne en rond, et c'est le deuxième Thomas Dutronc, qui vient après le premier, de toute évidence, mais également après les 600 000 exemplaires du premier, ce qui est nettement moins évident. Un disque pour se faire du bien. Pas aveuglément, pas dans le déni de réalité, mais parce qu'il faut bien s'aérer un peu le ciboulot en ces temps où le boulot d'être humain est un peu beaucoup boulet. «Je crois que c'est l'esprit du swing manouche, cette musique des années 1930 que j'aime tant, commente-t-il au bout du fil transatlantique, à quelques minutes d'entrer en scène, pas énervé. C'est moins swing, ce disque, mais l'idée de prendre du plaisir envers et contre tout, c'était beaucoup ça, Django. Les années 1930, c'était pire que tout. C'était la crise, la montée du nazisme, et Django et Grappelli et toute la bande du Hot Club avaient ce goût très fort d'entraîner les gens dans leur sarabande, de donner de la joie. Il y avait de la mélancolie dans les airs, mais c'est quand même la joie qui l'emportait, quoi.»

L'esprit, donc, mais pas la lettre. «J'veux faire vibrer dans les chaumières / J'veux r'tirer l'blues des infirmières», chante-t-il dans Turlututu, la pimpante chose qui ouvre le disque. C'est très volontairement un album de chansons très agréablement pop, ponctué de morceaux instrumentaux d'allégeance manouche. Comme si le musicien d'abord avait décidé d'être chanteur d'abord. «Moi, je jouerais du Django tout le temps, c'est ma passion dans la vie. Mais je ne veux pas me prendre au sérieux, et de nos jours, on entre en guitare et en musique instrumentale comme si on entrait en sacerdoce. La dévotion absolue. C'est bien, on est en transe, on joue à trois devant un rideau noir, mais on ne se marre pas beaucoup, et moi, j'ai besoin de me marrer. J'aime déconner avec la bande de potes, aller dans des soirées, faire la fête, chanter n'importe quoi. L'attitude jazz, ça peut devenir un peu pompeux, tu arrives au théâtre, tu fermes ta gueule, t'écoutes...»

Qui plus est, ajoute-t-il, c'est barbant pour les filles. «Les copines, au bout de trois morceaux, elles en ont ras le cul, elles se barrent. Moi, j'aime bien qu'elles restent dans mes concerts, les copines.» À elles, il en écrit de bien jolies ce coup-ci, à elles désormais il peut chanter À la vanille: «Je la suis du regard je la perds / Et je reste caché derrière mon verre / Je n'ai pas le pas de Fred Astaire / Mes jeux d'mots n'arrangent pas mes affaires / J'essaie quand même / Il paraît que les filles / Aiment encore les "je t'aime" / À la vanille.» Il en a d'autres comme ça, faites sur mesure pour séduire (comme s'il n'était pas séduisant déjà, le fils Dutronc-Hardy). L'album est à la fois gagnant et indulgent, Thomas cause de ce qui le branche ou le taraude, les films spaghetti western dans Clint (silence on tourne), la nostalgie de la jeunesse dans la très Souchon et quasi reggae Sac ado («Dans quelle armoire / les filles les vacances / J'trouve plus le bon formulaire»), la tyrannie de la bébelle portative (On ne sait plus s'ennuyer), la procrastination joyeusement assumée dans la bien nommée Demain: «Promis demain j'arrête / Mais ce soir / La nuit sera sans fin / À l'été à la vie / Au soleil et aux filles / Je veux lever mon verre / À en rouler par terre...»

«Une fois, dans une soirée, continue-t-il, j'ai vu des gens danser sur du Django en buvant des coupes. Je veux ça, moi, une vie décontractée, jouer différentes musiques, parler de mes vinyles préférés, faire le con. Sur le premier disque, j'étais chanteur par accident. Là, je suis vraiment chanteur et ça me va, mais je tiens à être un chanteur qui s'amuse, et un guitariste qui se fait plaisir.» Je lui dis que la guitare slide dans Sac ado fait très George Harrison début 70. À l'autre bout, Thomas relaie illico l'observation à ses musiciens, je l'entends de loin, excité comme un gamin. «C'est quelqu'un du Canada qui a trouvé la slide super dans Sac ado, il trouve que ça fait George Harrison...» Les copains approuvent. Thomas revient, tout content: «Écoute, ça me fait trop plaisir, ce que tu me dis. On a vraiment bossé pour les arrangements. Ça reste quand même la guitare, mon grand truc.»

V'là Turlututu - Thomas Dutronc