Gillian Welch au National - Quand ça fait mal tellement c'est beau

«Sorry it took us so long», a dit Gillian Welch après l'explosion de joie qui les a accueillis mardi soir, David Rawlings et elle, un accueil de Centre Bell dans le petit National. C'était comme si on avait débouché du concentré de bonheur accumulé depuis des années, tant d'années, depuis l'album Revival de 1996 pour nombre d'entre nous.

Les avoir à Montréal relevait du rêve éveillé, de la prière exaucée, hein Éric Goulet? Hein Mario Peluso, Michel Rivard, Rick Haworth? Hein Mara Tremblay, Catherine Durand que je n'ai pas vue mais qui m'a juré qu'elle serait là? On était tous là, toute la famille des fadas d'Americana, tous les croyants en la vérité vraie du country-folk-bluegrass, tous les amoureux des ballades terriblement sombres et magnifiques de Gillian Welch. Tous à se regarder les uns les autres, babas de félicité. Elle a tellement compté dans nos vies, Gillian Welch. Surtout quand ça allait mal, ses chansons étaient notre douleur, la brèche par où ça s'évacuait.

Et là, dans sa petite robe des années 1950, elle nous souriait, nous parlait. Nous expliquait en une phrase l'absurdité de l'exclusion de Montréal des circuits de tournée pour la musique de racines nord-américaine: «We couln't get a promoter to put on our show up here...» Il aura fallu ces beaux fous de Pop Montréal pour nous l'amener hors festival. Comme ils étaient beaux, tous les deux, lui en habit et Stetson estampillés Hank Williams, elle en rayon de soleil. Deux micros, des guitares, un banjo, un harmonica. Et leurs chansons. Celles du nouvel album The Harrow & The Harvest, surtout, presque tout l'album,

Scarlet Down, Dark Turn of Mind, Tennessee, la fataliste The Way the Whole Thing Ends, la non moins noire The Way It Goes, l'implacable The Way It Will Be. «This is kind of a downer, that one», a ironisé Rawlings. Les chansons du malheur ne rendent pas malheureux, les souriants tourtereaux et leurs fans en sont l'exaltante preuve.

Chaque chanson des albums précédents était immédiatement reconnue et acclamée. Tear my Stillhouse Down, de Revival, lance tous les spectacles de la tournée, mais One More Dollar, du même album, était ressortie juste pour nous «since we've never played here...». Cadeau de la vie, c'est moi qui vous le dis. On ne peut pas imaginer la chaleur, la délicatesse, la tendresse de ces deux voix en harmonie, mariées devant soi: aucun disque ne donne ça. Il faut être sur place pour savoir comment ça résonne ensemble, un banjo et une petite guitare qu'on dirait empruntée à Maybelle Carter elle-même. Oh! Les notes qu'il trouvait, ce diable de Rawlings! Le solo impossiblement beau dont il a ensorcelé Down on the Dixie Line!

Comme nous étions contents qu'ils nous fassent Rock of Ages, et Red Clay Halo, et Elvis Presley Blues, et Revelator! Nous avons chanté avec eux Look at Miss Ohio, et c'était eux qui n'en revenaient pas que nous la sachions par coeur, et leur reprise bluegrass du Jackson de Johnny et June Carter Cash les réjouissait autant que nous, j'en jurerais. «We can guarantee we will be back in Montreal», a juré Gillian Welch au troisième rappel. À ces mots, une clameur de Stade olympique a retenti. Ça résonne encore dans ma tête, et ça résonnera jusqu'à leur retour.
1 commentaire
  • Suzanne Bettez - Abonnée 27 octobre 2011 08 h 48

    À défaut d'y avoir été...

    Je savais, en vous lisant M. Cormier, que j'y serais un peu, pas mal, au petit National, même du Nord où je me trouve.

    J'ai pris la référence, me ferai venir le CD.

    Merci pour ce beau texte senti. Je m'en vais de ce pas au travail... le coeur léger.

    Suzanne Bettez
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