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Concerts classiques - Soirée concept

Je ne sais pas si, par ses programmes, Kent Nagano passera à l'histoire pour un génie visionnaire ou pour un intello illuminé et déconnecté, mais on a encore eu droit, hier, à une de ses sacrées soirées-concept... Cela devient d'ailleurs un running gag: plus c'est tiré par les cheveux, plus le chef se lance dans des explications plus longues que les œuvres elles-mêmes.

Il faut oser isoler, d'un groupe de quatre (Notations I-IV), deux brefs décalques de Messiaen par un jeune Boulez — qui a orchestré, en 1980, des pièces pour piano du temps de ses études — et leur faire encadrer une embryonnaire polyphonie de Perotinus Magnus (XIIe siècle)!

Organum, tel qu'était titrée l'oeuvre de Perotin dans les communiqués de l'OSM et la notice de présentation, n'est pas le nom d'une pièce musicale, mais la double appellation d'un recueil de L'École de Notre-Dame et d'un procédé médiéval d'écriture vocale. Kent Nagano devrait veiller à faire éviter ces raccourcis impropres. Ce que nous avons entendu est un extrait (le début, soit un tiers) de l'oeuvre Viderunt omnes, vocalement bricolée par six valeureux ténors.

Et tout cela préludait à quoi? Au Concerto pour violon de Tchaïkovski par Gidon Kremer! Oui, on fait venir à Montréal Gidon Kremer, 64 ans, le violoniste au répertoire le plus riche et original au monde et on lui fait jouer Tchaïkovski après une poutine Pérotin-Boulez. Dommage pour toutes ces oeuvres que Kremer aurait pu nous présenter et que les autres solistes ne joueront jamais, comme, par exemple, le 5e Concerto grosso de Schnittke, une pièce fascinante, hantée par le son amplifié d'un piano invisible, tout à fait à même d'intéresser un public ouvert d'esprit. Du Tchaïkovski il n'y a rien à dire: fin dans les aigus et court en graves, Kremer a limité la casse. Mais il a autre chose à faire dans la vie et ça s'entend. Nagano aussi, et sa direction fade et ennuyée n'est pas passée inaperçue.

Évidemment, la concentration d'écoute requise par Schnittke aurait difficilement permis à Nagano de plomber encore plus l'atmosphère en programmant la 15e de Chostakovitch, oeuvre qui finit littéralement par l'image sonore d'un goutte à goutte dans un couloir d'hôpital blafard, effet peu rendu par Nagano, qui semble y voir un mécanique écoulement du temps. Par contre, le chef, patient et fin dans ses dosages, a utilisé la finesse des pianissimos de la Maison symphonique pour découper au scalpel la fin du 2e mouvement.

Le réglage de l'acoustique, le plus sec depuis l'ouverture de la salle, suite à un abaissement massif des panneaux et la mise en oeuvre de rideaux en hauteur, a permis une meilleure balance, des attaques plus nettes et des graves plus présents.
3 commentaires
  • amaranta - Inscrit 19 octobre 2011 17 h 32

    Pour une modernisation de la programmation de l'OSM

    Je vous trouve bien indulgent avec Kremer et plutôt dur avec l’OSM. J’ai trouvé le concerto de Tchaikovski pénible, particulièrement au premier mouvement, où, lors de sa partie solo, le violoniste paraissait en difficulté. C’est l’accompagnement de l’orchestre qui sauvait la mise en restant passablement expressif et concentré. Difficile de communiquer avec un violoniste qui semble vouloir être ailleurs. Peut-être, à raison, M.Kremer avait mieux à faire. Alors il n’avait qu’à refuser le contrat.
    J’ai préféré la deuxième partie du concert, la symphonie no 15 de Chostakovitch. Je conviens que Nagano avait l’embarras du choix des œuvres pour illustrer la partie contemporaine de son programme au concept évolutionniste, et que plusieurs auraient été probablement plus intéressantes que celle qu’il a retenue. Toutefois, elle a été jouée avec beaucoup de sensibilité, notamment, l’adagio du deuxième mouvement, les parties solos du violon et du violoncelle, sans oublier la finale, comme un souffle qui s’éteint.
    Finalement, je déplore la programmation conservatrice de l’OSM qui année après année nous propose généralement les mêmes oeuvres : concerto pour violon de Tchaikovski, Mendelssohn, Brahms, Symphonie fantastique, Symphonie du Nouveau Monde et autre Neuvième de Beethoven.
    Il me semble qu’il serait plus judicieux de profiter de la venue et du pouvoir attractif des vedettes de la musique classique (Ehnes, Hahn, Repin, Kremer) afin de nous présenter des pièces de Bartok, Schoenberg ou Schnittke. Est-ce rêver? Ce n’est peut-être qu’une question de volonté.
    Néanmoins,à persister dans cette voie, l’OSM pourrait bien finir par perdre des abonnés comme moi. Elle a intérêt à diversifier sa clientèle. Cela se fera non seulement en abaissant les prix pour les jeunes mais aussi en renouvelant, voire modernisant, sa programmation. Qu’arrivera-t-il lorsque les têtes blanches qui emplient la salle de

  • Christophe Huss - Abonné 21 octobre 2011 10 h 08

    Conservatisme

    Je suis d'accord avec vous. Il y a tout simplement des pièces pour lesquelles cela ne sert à rien d'embarquer un soliste à maturité qui a "passé ce chapitre". Ce que nous avons vu avec Gidon Kremer dans Tchaikovski, nous l'avons vu avec Maurizio Pollini jouant la Sonate de Liszt à Claude-Champagne. J'en reste à ma description que Kremer a "sauvé les meubles" (c'était parfois faux, mais moins que redouté...), puisque ce concerto demande une énergie et force physique qu'il n'a plus. La seule exception artistique notable de sexagénaires se coltinant un Everest de virtuosité qui fit leur gloire il y a 30 ans, fut le violoncelliste Mischa Maïsky, l'an dernier, en pleine possession du Concerto de Dvorak.
    Quant à la question "à qui la faute" ou en d'autres termes, l'association Kremer-Tchaïkovski est elle une proposition du soiiste ou une demande de l'organisateur, je pense avoir donné l'impression, dans mon texte, d'avoir une idée assez arrêtée là-dessus.
    Du coup, nous nous rejoignons sur le constat final...et serait presque bien si le triste constat était uniquement une question de volonté.
    Il y a deux questions à méditer.
    Question 1: Le public est-il prêt à suivre? Les expériences d'originalité de programmation de l'Opéra de Montreal, qui se soldent immanquablement par des échec d'audience (ex. L'Étoile de Chabrier), laissent à penser que le public montréalais serait plutôt très prudent et conservateur.
    Question 2: Mais le public a des circonstances atténuantes. Comment et pourquoi veut-on nous plonger dans Boulez et Unsuk Chin alors que la musique de la période 1920-1970 n'est ni connue ni assimilée par l'auditoire et laissée pour compte par les programmateurs? Ils sont où, le Concerto pour violon de Britten, la 2e Symphonie de Roussel ou la 6e Symphonie d'Atterberg? Et, à l'étape suivante, Rautavaara, Penderecki ou Vasks... Kremer aurait joué Distant Light de Vasks et le public aurait été médusé et heureux. Peut-êtr

  • Frédéric Chiasson - Inscrit 26 octobre 2011 02 h 41

    Maigre organisation

    J'ai peut-être une réponse pour expliquer ce conservatisme de programmation de l'OSM : il manque de personnes à l'administration pour organiser le programme. Un ancien employé de l'administration de l'OSM nous avait raconté qu'après deux départs, il était le seul à faire le travail de trois personnes au sein de l'OSM. Ce qui expliquerait le manque d'audace de la programmation, le fait que l'on invite des «valeurs sûres» vieillissantes à radoter des «grands succès», et de plus, comme vous l'avez déjà décrié à plusieurs reprises, payées TELLEMENT cher !

    Je n'ose imaginer combien de jeunes solistes prometteurs et audacieux auraient pu avoir leur chance à la place, combien de commandes d'oeuvres auraient pu être passées. En tant que jeune compositeur, il faut se battre pour avoir les miettes de programmation qui restent dans nos orchestres professionnels. Les orchestres étudiants et les jeunes formations laissent un peu plus de chance aux coureurs, mais des coureurs, il y en a beaucoup ! En tant que compositeur, j'ai réussi à être joué par l'Orchestre de l'Université de Montréal cette année après... 6 ans de tentatives ! Même si «Intercosmos», ma pièce, était de la musique soi-disante «moderne», le public semblait avoir adoré...

    Nagano programme quand même des créations, mais il pourrait aller plus loin pour qu'on arrête de considérer l'OSM comme un jukebox de luxe.