Catherine Major - Seule avec les siens

Catherine Major
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Catherine Major

Faut-il être folle pour oser chanter ce qu'écrit sa mère, s'approprier les mots de l'auteur-compositeur Moran, son homme, retravailler avec un coréalisateur-arrangeur plus proche qu'un frère et commander un texte à un écrivain maudit? Un peu, oui, et c'est tant mieux. La proximité est un risque fou, la vie aussi, et c'est ainsi qu'on se retrouve avec une petite fille follement jolie et un troisième disque tellement réussi qu'on en a le tournis.

«C'est malade mental, hein?» Elle rit d'un rire haut perché, s'enfonce dans le col de son pull à grand col, telle une tortue filiforme (ça n'existe pas, une tortue filiforme, mais c'est l'image qui me vient). Plus moyen de se cacher, Miss Major, tout est écrit là, noir (ou vert menthe) sur blanc dans le livret de l'album, ça nous rentre dans les oreilles pour ne plus ressortir quand on écoute Le désert des solitudes: ce troisième disque est certainement plus transparent que les précédents. Catherine Major se livre. Se livre ouvert. «Et c'est voulu, en plus! C'est risqué, on le savait en le faisant... C'est juste un petit peu troublant de constater maintenant à quel point ça me révèle...» Quand ce ne sont pas ses mots à elle qui parlent d'elle, ce sont les mots de l'homme de sa vie, Jeff Moran, qui l'entourent, la cernent et la trouvent, avec toute la force d'évocation du poète-chansonnier, ou alors ce sont les mots de sa maman Jacinthe Dompierre, la soeur de François, qui parviennent à parler de Catherine comme si elle était en dedans de Catherine. Il faut dire que Catherine a déjà été en dedans de Jacinthe.

Il faut dire aussi qu'il n'y a pas longtemps il y avait quelqu'un dans le ventre de Catherine. La petite Frédérique est encore toute récente. Il y a d'ailleurs une chanson pour elle sur l'album, la seule dont le texte est signé par maman Catherine et papa Moran: Tape dans ton dos. «Je désamorce tes bleus / T'invente un monde mieux / Une lune meilleure / Sur tes petites heures...» C'est une chanson inquiète, une chanson qui dit: bon sang de bon sang, dans quel foutoir avons-nous fait naître notre enfant? «Le bruit de nos prières se perd / Entre Naoto et la mer / Le Japon désespère...» Rien d'autre à faire que se tenir collés serré et avancer groupés. Catherine Major crée en famille, affronte la vie en famille.

«J'ai relu les textes l'autre jour, avec un petit peu de recul. C'est évident, mais ça m'a quand même frappée: je suis donc ben italienne! Donc ben familiale!» Elle hausse les épaules, comme pour dire: faut croire que c'est moi. «J'habite dans la maison où je suis née. J'espère qu'un jour ma fille va élever ses enfants là. Cette idée d'une continuité, je la trouve très belle.» C'est toute la beauté de ce bel album personnel à l'extrême: ça n'a pas peur de la proximité. Ça n'a même pas peur d'avoir peur de la proximité. «Mon homme entends-moi / Ne me jette pas / Mon enfant je t'aime / Ne prends pas ma peine / Le fiel le pétrole / De ma gueule de folle / Mes amis je crie / Je suis bien en vie», chante-t-elle dans Bien. Elle a écrit la chanson dans le resto de la rue Bernard où nous nous trouvons, sur une serviette de papier. «Je venais d'accoucher. J'étais encore hormonalement complètement... déboussolée. J'avais perdu toutes mes certitudes... J'appelais à l'aide.»

La perfection pop émouvante

On ne réinventera pas cette roue-là: c'est en s'exposant le plus crûment qu'on rejoint crédiblement les autres. Personne ne veut être jeté, ni Brel ni Catherine Major, ni vous ni moi. Ça aide d'avoir un Brel ou une Catherine Major pour l'exprimer. «Pour moi, pas le choix, c'est par là que ça passe. Je suis entourée d'amour, je suis comblée. En même temps, je me trouve tordue, je vois juste mes faiblesses, je suis inquiète à l'os. Les gens m'applaudissent, me trouvent belle et bonne, j'ai besoin de ça, mais j'ai aussi besoin d'avoir une place pour dire à quel point des fois je suis fuckée. Je suis chanceuse, j'en fais des chansons.»

Encore faut-il qu'elles soient fortes, abouties. Encore faut-il que la musique nous amène irrésistiblement dans l'espace où ça se passe. C'est le cas dès qu'on entre dans Le désert des solitudes. Piano-voix, il y a les deux premiers couplets de la chanson-titre, et puis les cordes tirent la mélodie à gauche, on est surpris et séduit en même temps, la mélodie va là où on ne l'attend pas mais très exactement où elle doit aller, et c'est gagné. J'appelle ça de la perfection pop émouvante: l'art du détour inattendu et naturel, l'intégration heureuse de l'étonnant et du familier. Saturne sans anneaux, la chanson pour laquelle Catherine a commandé un texte sur mesure à Christian Mistral, seule incursion hors de la tribu, est pareillement gagnante à la première mesure. Arrangement exquis, impact immédiat. «C'est drôle que tu me parles de celle-là, réagit-elle, contente de plaire, se frottant les mains. J'ai pensé à toi quand on l'a arrangée, Alex et moi. Je me suis demandé si t'allais aimer ça.» Je confirme.

Continuité, là encore. Le travail avec son coréalisateur-arrangeur Alex McMahon est très volontairement dans la naturelle suite de Rose sang, le précédent album. «On savait encore plus ce qu'on voulait. On n'a pas galéré pour trouver le son. On a affirmé notre personnalité musicale, je pense.» Je pense, aussi. Merveille que les choeurs en décor de fond de scène pour Soixante, par exemple, splendide chanson écrite par Moran et composée par Catherine en hommage au père de Catherine. «C'est là que c'est bien d'être tellement proches. Jeff a trouvé les mots que j'avais en tête, Alex a trouvé les sons que j'entendais en dedans. On a créé cette chorale à nous deux, Alex et moi, on a chanté, rechanté, on est devenus une foule, je voulais donner l'impression que la Terre entière était à l'horizon. C'est ça que t'entends?» Le doute, toujours. Catherine Major est une frondeuse pas rassurable. Oui, c'est ça qu'on entend. La tête ressort du col. Elle sourit, elle est sauvée. Pour l'instant.

Catherine Major: Le désert des solitudes


4 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 15 octobre 2011 07 h 11

    Mercis Madame Catherine, Monsieur Moran et autres pour...

    ...«Le désert des solitudes»
    Quatre mots porteurs d'une invitation au silence, à la réflexion. Comme il en existe de ces «déserts de solitude» dans la vie d'un être humain! Les pires, pour moi, expérimentés jusqu'à ce jour: prison et pénitenciers. Oui, au pluriel. Dans un moment de sentiment d'immenses solitudes, j'ai eu cet inqualifiable cadeau de ces quelques mots écrits par Bob, un jeune «vieux» routier des milieux carcéraux. Bob, un ami qui m,a aidé à «passer au travers» Un ami à qui je dois une partie de mon actuelle survie. Et Bob, si peu instruit mais combien bien éduqué de la vie, de m'avoir offert ces quelques mots: «Comment puis-je prétendre être SEUL étant donné que je réalise que j'existe?»
    Mercis Bob! Mercis Monsieur Cormier pour ce partage de Beautés capables d'exorciser la solitude.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages
    Simple citoyen - écrivain publié «en devenir»
    Saint-Valérien de Rimouski
    www.unpublic.gastonbourdages.com
    P.S. À mes salutations du début, j'y ajoute celle destinée à Frédérique. Bienvenue à toi dans ce monde capable de tant de beautés et de leurs antonymes.

  • Jean Le May - Inscrit 15 octobre 2011 09 h 49

    Merci

    Merci de ce si bel article intimiste sur mon artiste préférée, Catherine Major. Merci également M. Bourdages pour parler en "je" et nous avoir présenté Bob, homme de grande sagesse."Comment puis-je prétendre être SEUL étant donné que je réalise que j'existe". Grande vérité philosophique.

  • Gilbert Troutet - Abonné 15 octobre 2011 10 h 02

    Bravo

    Excellent texte, Monsieur Cormier, comme vous nous en servez quand vous avez été conquis et convaincu. Ça donne envie d'aller écouter ce que Catherine Major aura à nous dire cette fois. Elle est capable, en effet, de chansons magnifiques et dépasse d'une tête la meute des nouveaux chanteurs à succès.

  • Réal Ouellet - Inscrit 16 octobre 2011 20 h 30

    La meute

    @Gilbert Troutet

    Oui elle dépasse d'un tête la meute. Je l'ai vu et entendu une fois et c'était suffisant pour le réaliser. Grand dieu que nous avons besoins de tels talents.