Vitrine du disque - 7 octobre 2011

Pop
Metals
Feist
Arts & Crafts

Cela fait déjà quatre ans que l'on attendait du nouveau matériel de la Canadienne Feist, dont la carrière a été propulsée grâce à son titre 1234, entre autres repris dans les publicités d'iPod. La revoici avec Metals, un album qui plaît à la première écoute, et dans lequel on peut aussi creuser à satiété. Pas de révolution, ici, on reconnaît l'esprit de la musicienne, ses habitudes mélodiques et vocales. D'ailleurs, Feist a travaillé à nouveau avec ses potes Chilly Gonzales et Mocky. Mais autant Metals semble musicalement plus ample avec ses cuivres, ses cordes et ses percussions lourdes à la Tom Waits, autant ce disque évoque une émotion plus intérieure, une tristesse passée. Plusieurs textes évoquent d'ailleurs un amour évaporé, et ce, en utilisant souvent les éléments et les animaux, comme ce «big sky tiny bird» sur Comfort Me. Un très beau disque, dont on pourra entendre la version en concert le 3 décembre à Montréal, au Métropolis.

Feist - The Bad In Each Other


Philippe Papineau

Instrumentale
D'Harmo
D'Harmo
Indépendant / iTunes Canada

Ce groupe montréalais invente un répertoire inédit pour la musique à bouche. Quatre harmonicistes harmonisent et improvisent brillamment à travers les traditions juives, le jazz, le rag, la musique minimaliste, le menuet, la valse, le tango, le reel et bien au-delà. Mais le quatuor ne s'en tient jamais à la forme originale des genres qu'il exploite. Puis il y a le souffle, la respiration, l'échange des rôles et les instruments: l'harmonica chromatique au son plus défini, l'harmonica basse en bourdon, le petit blues harp de tous les voyages, l'harmonica à accord pour les percussions et l'harmonetta au son ample. Ça swingue, ça devient dense et grave, ça donne dans la lamentation, puis ça se termine sur des airs de danse des années 2010. L'ensemble est riche. À juste titre, ses membres viennent de remporter le Prix de la diversité 2011 sous le nom de d'Harmo monde, et l'Off jazz les invite en quatuor à la Casa del Popolo le 11 octobre.

D'Harmo: Grant Theft Stutinki


Yves Bernard

Chanson
LE GRAND LIÈVRE
Jean-Louis Murat
V2 - Universal

En entrevue à L'Huma, l'homme ne s'épargne pas: «Je pense que des chanteurs comme moi sont condamnés au folklore.» Résignation, renoncement à la velléité même de compter pour autre chose que des prunes dans un métier «fractionné», ça n'empêche pas l'Auvergnat de faire de la musique. Il a choisi ce coup-ci la manière rustique: sessions sans chichi, allez hop c'est fini. Ça donne pas mal d'airs très aérés, qui s'étirent et parfois s'étiolent en jams. On suit ou on se lasse, ça varie. Se couchent là-dessus des mots d'une poésie relevée, pas facile à décoder, avec le titre d'ouverture, Qu'est-ce que ça veut dire?, pour bras d'honneur. Murat se fout de ce qu'on comprend. Histoires de fins de mondes (Alexandrie, Vendre les prés) et de fins de l'humain (Rémi est mort ainsi), seul Le champion espagnol trouve grâce dans le pessimisme ambiant. Heureusement que le verbe est élégant et qu'il y a la musique pour se perdre dedans, on déprimerait. Autant écouter sans trop y entendre.

Sylvain Cormier

Classique
BACH
Concertos pour clavier et orchestre BWV 1054, 1054, 1056, 1058, 1065. Alexandre Tharaud (piano), Les Violons du Roy, Bernard Labadie. Virgin 50999 087109 2.

Même si, pour notre part, nous n'y avons jamais vraiment cru, il y a trois ans Virgin nous vendait David Fray comme le nouveau Glenn Gould. Et voici Tharaud et Labadie dans (presque) les mêmes oeuvres chez le même éditeur! Si on souscrit à leur démarche — ce qui est notre cas —, le pilonnage indifférencié de David Fray en prend un sérieux coup. Fray jouait sur l'hyperarticulation; Tharaud sur les microdosages. Le piano s'insinue entre les instruments; ses nuances infinitésimales, le son tempéré, font naître une atmosphère quasi hypnotique, qui n'est pas sans rappeler le récital Bach de Tharaud en solo. On ajoute deux petits miracles: la transcription du mouvement lent du Concerto pour hautbois de Marcello et le Concerto pour quatre claviers, dans lequel Tharaud joue les quatre parties en re-recording.

Christophe Huss

Hip-hop
Petites victoires
Koriass
7e ciel

Confiance, pragmatisme et humour, voilà ce qui ressort nettement de Petites victoires, le deuxième disque complet du rappeur québécois Koriass. Cet album nous révèle un gars sérieux qui sait s'amuser, un artiste qui croit au succès sans vouloir multiplier les compromis, un nouveau père déjà un brin nostalgique de sa vie nocturne d'adolescent. Côté créatif, on sent le même entre-deux: «J'suis comme un pont / entre les geeks et les tolards / entre les Beatles et Mozart / entre le street et les beaux-arts.» Petites victoires oscille entre des rythmes plus électroniques et des pièces à la Motown dans une étonnante cohérence. Et un peu partout, Koriass utilise l'humour, parfois pour faire passer son message, ou simplement pour rire («France D'Amour chante mes tounes dans sa douche»). Aussi, on sent que les invités (Dramatik, Soké, Karim Ouellet...) amènent leur propre touche, et ne sont pas interchangeables.

P. P.

Swing
Constellation
Gypsophilia
Indépendant

Ce sextette de Halifax descend de Django, mais s'en démarque de plus en plus. S'il reste les trois guitares, ce swing au violon et cet art de la pompe qui rappelle toujours l'art manouche, les arrangements révèlent un caractère plus éclectique qu'auparavant. Et les époques se confondent. Des accents de czardas se font entendre dès le début. Puis, une contrebasse qui swingue rappelle le funk, une trompette résonne sur une marche militaire ou se plonge dans une atmosphère rétro, une six-cordes manouche dialogue avec une guitare distordue, une valse à l'intro romantique est ponctuée d'atmosphères synthétiques, un solo de b3 enchaîne, une intro folk annonce un passage plus free. Quelques moments sont loufoques et humoristiques. Même le western et le piano honky tonk y trouvent leur place. Et le disque se termine par une relecture d'un chant de rugby français. Cela demeure malgré tout homogène et très digeste. En prime, une pièce sur Montréal.

Y. B.

Americana
HANK WILLAMS: THE LOST NOTEBOOKS
Artistes divers
Columbia - Sony

Une petite valise brune. Dedans, quatre cahiers, dans lesquels Hank Williams colligeait ses rimes: premiers jets, variantes, bribes. Un trésor. Mais non, pas un trésor perdu et retrouvé: l'éditeur Acuff-Rose les gardait en sûreté. Laissés en plan, voilà tout, jusqu'à ce qu'un exégète de l'oeuvre se dise: pourquoi ne pas les mettre en musique? Dont acte. Caution majeure, Dylan se commit en premier, et paracheva The Love That Faded, tout pénétré de la manière Williams, valse country pour pedal steel. D'autres pas n'importe qui furent pressentis (Lucinda Williams, Merle Haggard, Jack White...), et ça donne ce disque, exemplaire de justesse et de pertinence. L'orthodoxie est le mot d'ordre, et ce qui ressort est ce qui doit ressortir: la terrible tristesse des textes de feu Hank. Norah Jones effondrée dans How Many Times Have You Broken My Heart?, Levon Helm hurlant à la mort dans You'll Never Be Mine, tout l'monde est malheureux et c'est parfait.

S. C.


Classique
GIULINI
Quatre concerts à Berlin. Testament SBT 1462, 1463, 1464 et 1465 (distr. SRI).

Testament, qui s'est lancé, jadis, en rééditant des archives historiques oubliées d'EMI, a trouvé un bon filon en publiant des concerts du grand Carlo Maria Giulini à la tête du Philharmonique de Berlin. Limite évidente, cependant: le répertoire restreint du chef et sa constance musicale. Lorsque Testament publie une bande radio de 1977 des Tableaux d'une exposition de Moussorgski, alors qu'on a déjà deux versions studio (Chicago-DG et Berlin-Sony), il y a redondance. Idem pour la 9e de Schubert, couplée ici à l'Inachevée (SBT 1463), parution néanmoins prioritaire sur le plan musical. Le léger manque de dynamique et le spectre un peu serré de la 1re Symphonie de Mahler (SBT 1462) la handicapent par rapport à Giulini-Chicago (EMI), et Le chant de la terre de 1984 (SBT 1465) souffre de défauts de cohésion par rapport au concert de Salzbourg 1987, avec Vienne, édité par Orfeo.

C. H.