Gilles Vigneault - Une vie debout, devant nous

Photo: François Pesant - Le Devoir

C'était le 5 octobre 1961, il chantait devant son premier public montréalais, dans la belle petite salle de la grande église. L'y revoilà, c'est exprès, c'est son idée. Du Gesù au Gesù, 50 ans de scène contemplent l'homme de Natashquan, et l'occasion est belle de mieux comprendre comment Vigneault est devenu Vigneault. Saisissons-la.

Saint-Placide — De la terrasse du Trécarré, ancien resto dont il a fait son bureau et son local de répétition, je le vois qui arrive, traversant le boulevard René-Lévesque (la rue principale du village) le pas vif, pour ne pas dire au pas de course, derrière ma douce aimée. Il accuse le retard, ne se confond pas en excuses parce que, dit-il à la Vigneault, «les excuses ne suffisent pas toujours». Mauvaise communication, pas grave, ma douce aimée l'a trouvé, tout est bien. Nous nous le dirons après, ma douce et moi, monsieur Vigneault étant ponctuel comme le prof de maths qu'il est toujours sous ses airs de grand poète-chanteur national, une petite inquiétude nous a taraudés: et s'il était à l'hôpital, parce qu'on ne sait quoi? C'est possible et plausible à un petit mois de ses 83 ans, c'est possible plus jeune même, on pense forcément à Claude Léveillée.

Mais non. Il y a encore de la gigue dans l'agilité du pas: Vigneault pète le feu. Il nous tire des chaises, annonce qu'il a «tout son temps», puis se rapproche et susurre, un brin badin: «Qu'est-ce que tu veux savoir de moi que tu ne sais pas?» Je ne cherche pas loin: il chantera au Gesù le 5 octobre prochain, très exactement 50 ans après avoir pour la première fois chanté dans une vraie salle à Montréal, au Gesù, le 5 octobre 1961. C'était comment, ce soir-là? «Plein d'amis, d'artistes. Ceux qui m'avaient entendu au Chat noir, la boîte à chansons de L'Élysée. Bobino était là! Oui, Guy Sanche. Doris Lussier était venu. Gratien Gélinas. Il y avait de vieux amis, des gens de Québec. Ça avait fini par faire un petit public. Les 50 personnes qui me connaissaient à Montréal.»

Instant de pause. Son regard me traverse, il revoit son monde, des têtes surgissent de l'ombre. «Ah oui! Et [Jacques] Normand, et [Roger] Baulu! Qui étaient déjà des chums. Normand m'avait parlé après, je me rappelle!» C'est beau de le voir se rappeler, il en est tout illuminé. «À la fin, j'avais demandé à tout le monde de se lever pour le dernier couplet de Jean-Baptiste, Grand Panache. Après, Normand m'avait dit: "Aïe, Natashquan, t'es pas mal effronté! S'il s'était pas levé, le monde, qu'est-ce que t'aurais fait?" J'ai dit: "Ben, y était pas question que le monde se lève pas!" J'étais sûr. C'était pas de l'arrogance. Je le leur avais demandé poliment. Que Normand et Baulu se soient levés en premier n'a pas nui...» Il sourit, content, la saveur de la satisfaction d'alors encore en bouche. «L'année suivante, j'ai fait Le Plateau.»

Et la Comédie-Canadienne l'année d'ensuite. «C'est ça, trois jours. L'année suivante, une semaine. L'année suivante, deux semaines. L'année suivante, trois semaines. Ç'a monté comme ça. Jusqu'à ce que je me ramasse la fraise, en 1970.» Ni bide ni four, en vérité, que ce tour de chant de «l'année zéro», pour reprendre l'expression de Stéphane Venne dans Le début d'un temps nouveau: simple vérification de la prise à la terre. «Quand même, les critiques m'ont étripé. Pis ils ont bien fait. J'avais été prétentieux. J'avais demandé trop au public, dix ou douze nouvelles chansons dans le spectacle. Le monde était pas prêt. J'étais pas prêt non plus.»

Quatre ans plus tard, Vigneault est l'un des trois grands du spectacle d'ouverture de la Superfrancofête, sur les Plaines, un beau 13 août: à ses côtés, Félix, Charlebois. Consécration? On a l'impression qu'à partir de ce soir-là, Vigneault le chansonnier est devenu Vigneault le grand poète du pays. Ou est-ce sur le mont Royal l'année d'après, quand il propose à la multitude des mots pour la célébration, ce Gens du pays qui deviendra un Happy Birthday rien qu'à nous? «Je crois qu'à un moment donné, il y a un cumulatif, on est établi. Le nom est là. Vigneault, c'est untel, il chante échevelé, il a une mauvaise voix, mais il se débrouille en scène pour qu'on le regarde.» Il s'entend se décrire et s'esclaffe. «À un moment donné, je suis sorti de ce qu'on appelle le vedettariat, ce verglas qui embellit terriblement les arbres mais qui est de nature à les casser, et qui fond au premier bon coup de soleil. Je n'avais plus besoin d'autre chose que d'amener de nouvelles chansons. Mes fleurs n'avaient plus besoin du papier cellophane brillant pour les envelopper.»

Vigneault chante Tino, porte la guitare de Brassens...

Et voilà monsieur Vigneault qui se met à chanter par coeur L'envoi de fleurs... telle que popularisée par Tino Rossi. «Pour vous obliger à penser à moi / D'y penser souvent / D'y penser encore / Voici quelques fleurs / Un modeste envoi / De très humbles fleurs qui viennent d'éclore...» Ça lui est revenu tout naturellement, ça le met en joie. «Une chanson admirablement écrite. Jean Sablon la chantait aussi.» Des chansons admirablement écrites, il y en a plein Retrouvailles 2, lui dis-je. «Une belle aventure!» Ce deuxième album de duos, qui vient de paraître, en fait la sobre et juste démonstration: le fonds Vigneault est inépuisable. De la profondeur dans le club, pour parler sport! S'il y a là-dessus encore bon nombre d'immortelles, si La Manicoutai allait de soi à «la voix merveilleuse, la voix irlandaise de Claire Pelletier» et que Gens du pays était tout aussi directement destinée à Paul Piché, «qui la chante comme une chanson d'amour», d'autres ont creusé et déterré de belles négligées: «Pierre Flynn a choisi La nuit, que j'avais presque oubliée. Clémence aimait Tombée la nuit. Fred Fortin, qui est un ami de mon arrangeur et accompagnateur Daniel Thouin, est arrivé avec Zidor le prospecteur. Une de mes premières chansons! Je venais de la ressortir pour la mettre dans mon spectacle, en clin d'oeil, parce qu'elle était dans celui de 1961.»

Nous revoilà au début. Quand Gilles Vigneault portait la guitare de Brassens. Vrai comme je vous le dis: 1961, faut-il rappeler, fut aussi l'année de la première et seule visite de Georges Brassens au Québec. J'en parle parce que le livret du Georges Brassens. La Comédie-Canadienne, Montréal 1961, récent disque d'un récital retrouvé de l'unique tournée, évoque la rencontre avec le jeune Gilles. Je veux des détails, il m'en donne. «J'avais été le voir au Baril d'huîtres, où il passait dans le bas de la ville à Québec. Je trouvais ça indigne qu'il chante là, devant une quinzaine de péquenots qui prenaient de la bière. Je lui avais dit que je faisais son métier, que je l'admirais beaucoup et que c'était dommage qu'il soit dans une place de même... Il m'a dit: "Ah ben, si c'est ça, porte ma guitare." J'ai dit volontiers, et tous les soirs, j'ai monté sa guitare avec lui, au Clarendon. Ah! Il m'impressionnait terriblement. Même s'il n'avait pas de talent sur scène. Mais il avait des astuces. La façon dont il souriait dans sa moustache, la façon dont il jetait un oeil dans la salle, comme pour dire: "Avez-vous compris?" Moi, je comprenais.»

Ils se sont revus bien plus tard, en France, alors que Vigneault était devenu Vigneault. «Il est venu au spectacle et il est resté dans la coulisse. C'était Brassens, très discret. Il m'a écouté, et après, il m'a dit: "C'est bien, c'est bien! Fais-tu ça tous les soirs?" Il m'avait vu danser La danse à Saint-Dilon. J'ai dit: ah oui. Il a ri dans sa moustache. "Pfff... Ah! Galopin, va!"» Vigneault éclate d'un rire très sonore dans le grand local. Je le revois dans la rue, une heure et demie plus tôt, courant presque, pressé d'arriver, même pas prudent. Grand homme, et pourtant galopin, encore et toujours. Heureusement.

Gilles Vigneault et Fred Fortin - Zidor le prospecteur


15 commentaires
  • le flaneur - Inscrit 1 octobre 2011 05 h 54

    La poésie conserve...

    La poésie conserve, et c'est tant mieux!
    Les poètes, c'est comme le vin: les "Bons" bonifient encore en vieillissant, et les mauvais disparaissent.
    Merci, Monsieur Vigneault pour tout ce que vous nous apportez!

  • basque - Inscrit 1 octobre 2011 06 h 43

    Gilles VIGNEAULT

    J'ai eu le bonheur de voir G.VIGNEAULT en 1968, au "Cercle"et j'en garde un souvenir inoubliable. De retour au Pays Basque j ai acheté un coffret comprenant pratiquement tous ses succés et je les fait jouer trés souvent,tandis que mon épouse,elle,c'est... G.RENO qu'elle adore,et qu'elle écoute.
    Je n'ai pu assister à son spectacle,donné au Théatre Municipal de BAYONNE,voici quelques années,et le regrette profondément.Pourvu qu'il y revienne un jour...

  • SUE MURPHY - Inscrite 1 octobre 2011 07 h 44

    Amoureuse de Vigneault

    Merci pour cet article enlevant surtout que je suis toujours amoureuse de M. Vigneault, par chance qu'il ne galoppe pas près de l'île st-Jean ;). Hâte de voir ce spectacle belle consécration quand même!

  • Gaston Bourdages - Abonné 1 octobre 2011 09 h 12

    Monsieur Cormier...vos beautés d'écriture nous ont...

    ...,si doucement, convié avec les beautés de ce grand, de ce très grand et fragile, il le dit, être humain sensible qu'est Monsieur Vigneault. Des rendez-vous de Beautés de ce calibre, j'en prendrais des....?«tonnes de copies»...je souris. Grâce à vous que je remercie. J'encercle sur mon calendrier St-Valérien la date du 5 ( jour dit de la St-Placide) pour me rappeler ce «50 ans plus tard».
    À vous, à Monsieur Vigneault et à celles et ceux qui vous sont chers, mes humbles voeux de Santé, d'Amour et du PLUS de ce qui vous nourrit le MIEUX le coeur, l'esprit, le corps et l'âme!
    Gaston Bourdages
    Simple citoyen - écriavin publié «en devenir»
    Saint-Valérien de Rimouski
    www.unpublic.gastonbourdages.com