Salle Bourgie: le rêve d'un philanthrope

Fondation Arte musica<br />
Photo: Fondation Arte musica Fondation Arte musica

Moins d'un mois après l'inauguration de la Maison symphonique de Montréal, la métropole est à la veille de l'inauguration d'une seconde salle de concert. Les musiciens s'y pressent déjà, ce qui réjouit l'homme à qui l'on doit son existence, le philanthrope Pierre Bourgie.

Les analystes à la petite semaine qui montent au créneau en manipulant les chiffres pour dénoncer les investissements en infrastructures culturelles vont se casser les dents. La salle de concert de 444 places qui ouvrira ses portes jeudi prochain est elle aussi un modèle de partenariat public-privé, mais dans un autre genre que celui de la Maison symphonique.

Construite dans les murs de l'ancienne église Erskine and American, elle est le fruit de l'étroite collaboration entre le Musée des beaux-arts de Montréal et la Fondation Arte Musica du mécène Pierre Bourgie. La capitalisation de cette fondation assurera, par ses revenus, le fonctionnement de la nouvelle salle, la programmation artistique de 120 concerts, ainsi qu'un volet éducatif appelé à se développer. Le Devoir a rencontré Pierre Bourgie, un homme heureux.

Faire une différence

«Je n'ai jamais été aussi heureux de signer des chèques», s'amuse Pierre Bourgie. Son excitation est palpable avant cette soirée du 28 septembre qui marquera l'ouverture de la salle de concert qui porte son nom.

La salle Bourgie fait partie du nouveau pavillon d'art québécois et canadien Claire et Marc-Bourgie du Musée des beaux-arts. Elle se distingue d'ores et déjà par la présence de la plus grande collection au Canada de vitraux du fameux verrier Louis C. Tiffany. Ces dix-huit vitraux, commandés pour l'église presbytérienne américaine de Montréal en 1866, ont été rénovés ces dernières années et réintègrent ainsi dans un mois leur lieu d'origine.

La capacité de 444 places convient idéalement à nombre de programmations dans le domaine de la musique classique. La salle Bourgie viendra soulager un certain nombre de «clients» des salles Redpath (350 places) et Pollack (600 places) de l'Université McGill, qui ont de plus en plus de mal à planifier leurs concerts, car l'usage à des fins universitaires de ces deux salles augmente.

Pierre Bourgie avait ressenti ce besoin du milieu musical lorsqu'il était directeur du conseil d'administration de l'ensemble Les Idées heureuses. Il y a quatre ou cinq ans tout s'est cristallisé. «J'étais très sollicité sur le plan philanthropique. Je donnais à gauche et à droite — plutôt beaucoup — mais je sentais que je ne faisais pas de "différence", analyse-t-il. Je me suis dit qu'il serait mieux que je me concentre à une place. Lorsque je me suis demandé ce qui m'intéressait le plus, la réponse était claire: les arts visuels et la musique.»

Au même moment, le clergé mettait des églises en vente. Pierre Bourgie a d'abord regardé dans cette direction. «J'ai analysé deux ou trois projets, mais chaque fois c'était un puits sans fond. À ce moment-là, le musée a acheté l'église Erskine and American et se proposait de faire un pavillon d'art canadien. Je me suis posé cette question: "Que vont-ils faire avec l'église?"»

Le musée cherchait un commanditaire principal pour le pavillon, afin de lancer le projet. En présence d'un donateur dont l'argent sert à l'exploitation du bâtiment une fois construit, les gouvernements couvrent le coût de la construction des infrastructures. «Là, j'ai tout additionné: le volet arts visuels, une église, la dimension patrimoniale... Tout était réuni! résume Pierre Bourgie. J'ai alors proposé de m'inscrire dans la portion donation pour démarrer le pavillon d'art canadien et de créer une fondation dont les revenus annuels serviraient à financer un nouveau volet musical à l'intérieur du musée en contrepartie d'une conversion de l'église en salle de concert.»

Sonner sans couiner

Le musée a tout de suite souscrit à l'idée. Le projet de 40 millions de dollars englobait 13 millions de chaque ordre de gouvernement pour les infrastructures et 14 millions d'argent privé. Par rapport à la restauration prévue de l'église, qui devait servir de salle de réception, sa transformation en salle de concert a nécessité l'ajout d'une conque, d'un plancher et de sièges. On peut donc difficilement accoler un chiffre à la rubrique «coût de la salle»: «La restauration de l'église et la restauration des vitraux Tiffany étaient prévues dans le budget initial. Pour les bancs, le plancher, la conque, on parle de quelques millions; on est vraiment dans le marginal», juge Pierre Bourgie.

Les angoisses du mécène étaient surtout liées à l'isolation sonore et à l'acoustique. «Les acousticiens sont des gens d'ici. On ne pouvait pas se payer les autres. D'ailleurs, les attentes ne sont pas les mêmes qu'à la Maison symphonique: c'est une église qui sonnait bien et que nous avons améliorée.»

Pierre Bourgie, qui a doté sa salle de deux pianos, de trois clavecins et d'un orgue, a poussé un «ouf» de soulagement quand il a vu Bernard Labadie «danser dans la salle», Angèle Dubeau ne pas s'arrêter de jouer et Mario Labbé, président d'Analekta, lui dire qu'il aimerait bien y enregistrer des disques. L'autre obsession du philanthrope était de trouver des sièges «qui ne couinent pas». Ces bancs aimantés — «confortables», précise-t-il — peuvent s'enlever au besoin pour s'adapter à diverses configurations. Lorsque nous lui disons: «En gros, vous avez passé quatre ans à vous demander comment ça allait pouvoir sonner sans couiner!», Pierre Bourgie s'en amuse beaucoup.

Programmation

«Je pense qu'on va doter Montréal de quelque chose qui va avoir sa personnalité. À mes yeux, c'est un projet à long terme. Peut-être que nous réinvestirons dans le temps. Ce projet musical pourrait alors prendre des formes insoupçonnées», dit le mécène, fasciné par l'intégration musée, éducation et concerts de la Cité de la musique à Paris.

D'ores et déjà, il souhaite que la programmation relaie la dimension encyclopédique de ce que propose le musée. «Tout ce qui fait sens est bon.» Aux yeux de Pierre Bourgie, les possibilités sont infinies, sachant que le musée a 57 000 membres, soit autant de personnes sensibles à la culture. «Le projet donne un nouveau volet au musée. Beaucoup de musées proposent des concerts, mais ce qui est intéressant ici, c'est que cette dimension n'est pas accessoire: au même titre qu'il y a un conservateur d'art canadien, il y a une conservatrice pour la fondation Arte musica: sa directrice Isolde Lagacé.»

La programmation de la salle Bourgie comportera une moitié de productions propres et accueillera partiellement ou en totalité les saisons 2011-2012 de plusieurs ensembles, comme Arion ou I Musici, ainsi que des manifestations, tel le Festival Bach. Après le concert inaugural de jeudi, sur invitation, la Fondation Arte Musica présentera dix concerts inauguraux ouverts au public, entre le 11 et le 21 octobre, avec, notamment, la Camerata Orford, Anton Kuerti et Les Violons du Roy.

Le rythme déjà très soutenu pour une première année effraie-t-il Pierre Bourgie? «Si on m'avait demandé il y a quatre ans combien de concerts il y aurait la première année, j'aurais dit 50, plutôt que 120. J'ai hâte que la première année soit finie pour juger si nous avons été trop ambitieux...»