Karkwa et Arcade Fire à la place des Festivals - L'ombre et la lumière

Arcade Fire<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Arcade Fire

Est-ce le sourire de Régine Chassagne, grand comme un écran géant? Est-ce le décor de marquise de cinéma aux milles ampoules? C'est incroyable à quel point Arcade Fire illuminait la place des Festivals hier soir, au grand spectacle 10e anniversaire de Pop Montréal: les huit gars et filles de la belle bande en jetaient dans tout le champ du regard. Permettez un peu d'emphase: ils éclaboussaient la ville de leur bonne énergie, ce groupe est un soleil, une galaxie, un univers! Peut-être était-ce à ce point éblouissant parce qu'avant, il y avait eu Karkwa, et que le groupe montréalais, ça ne m'avait jamais frappé autant, est à l'opposé une sorte de trou noir. Un concentré de matière sombre toujours au bord de l'implosion. Intense autant qu'Arcade Fire est intense, mais par en dedans. «Comme les craqués qui dansent sans savoir que l'heure avance», chantait Louis-Jean Cormier dans Le Compteur.

Fascinant contraste entre le meilleur groupe québécois francophone de la décennie et le meilleur groupe anglo jamais sorti de chez nous (à la conquête de la planète, Grammy brandi!). Groupes de valeur égale, musique pour musique, à mon sens: partisans l'un autant que l'autre de l'extrême densité et des modulations à couper le souffle, pareillement forts en finales à rallonge. Mais l'un étant l'envers de l'autre. L'ombre et la lumière. Karkwa disposait de trois-quarts d'heure, Arcade Fire avait les mêmes deux heures que la veille au Métropolis — et passablement les mêmes chansons, Ready To Start, Keep The Car Running, Modern Man, Empty Room et ainsi de suite, permutées ça et là —, mais ce n'était pas une question de temps alloué: on avait l'exaltante impression d'assister à une grande rencontre historique. Win Butler le sentait aussi: «This feels so perfect, one french band, one english band, and Kid Koala opening!» Le vétéran DJ, en effet, avait lancé la fête, et la foule était déjà contente.

On aura apprécié la sono, nette et précise malgré la complexité des arrangements et la force de frappe des formations: c'était un appareillage de grand concert rock, et cela s'entendait. Ce qui aura permis de constater, autant pour Karkwa que pour Arcade Fire, la maîtrise du jeu et des effets: ces spectacles ont vécu beaucoup, et ça jouait avec abandon tellement c'était intégré. Formidable sensation d'aboutissement, d'accomplissement. D'apogée? Peut-être bien. Dans les deux cas.

Au moment où j'ai quitté le site pour écrire ces lignes, Arcade Fire lançait la chanson-titre de l'album The Suburbs, après que Win eut rappelé que la tournée avait commencé par un autre spectacle gratuit, pas du tout annoncé celui-là, dans l'aire de stationnement de Place Longueuil. Boucle bouclée, il ne restait plus qu'à célébrer. À 100 000. Arcade Fire rentrait au bercail, la ville était magnifique, la température douce, et la section VIP tellement grande qu'on aurait pu jouer au bowling dedans. C'en était un peu gênant. Autrement, une soirée parfaite.
12 commentaires
  • Jean-Michel Picard - Inscrit 23 septembre 2011 01 h 15

    Trenscendance !

    Je vais émettre un constat : je suis absolument abasourdi par ce concert. Karkwa et Arcade Fire m'ont autant transcendé que Metallica sur les Plaines. Chapeau ! Et qui l'u cru !

  • Henry Fleury - Inscrit 23 septembre 2011 06 h 03

    Soir magique !

    Et cette foule immense, cette foule en liesse, cette foule unique, montréalaise, comme il ne s'en fait nulle par ailleurs ! Du bonbon, Sylvain, n'est-ce pas ?

  • Bernard Dupuis - Abonné 23 septembre 2011 09 h 10

    Des «show» en franglais

    Nous sommes de plus en plus envahis par un style de musique populaire sans doute électrisante, envoutante, mais presque toujours chantée en anglais. Cela apparaît maintenant comme une fatalité. Même si elle est rarement chantée en français, j'avoue que je n'entends rien à ce genre de musique. Je la perçois comme un bruit frustrant rendant les paroles des chansons inaudibles. Mais le problème n'est pas là. Sylvain Cormier le soulève bien involontairement. Ce genre de spectacle renvoie le message que le français est «plate», «ombrageux» et que c'est l'anglais qui est la langue de «la lumière» et de l'avenir.

    On peut se demander ce que faisait le groupe Karkwa à ce genre de spectacle? Y aurait-il eu moins de monde sans sa participation? Nous pouvons présumer que cela n'aurait pas été le cas. Est-ce qu'un chanteur comme Yan Perrault aurait pu faire partie de ce spectacle? Il semble que le groupe Karkwa jouait le rôle de groupe francophone de service. La part de temps qui lui a été accordé est infime en proportion de celui utilisé par le groupe anglophone. Pourquoi ne pas avoir fait le spectacle uniquement en anglais, puisque c'est la langue soit disant «propre» à ce genre de musique? La participation d'un groupe francophone apparaît comme une forme d'hypocrisie.

    Les pressions faites sur les jeunes Québécois pour qu'ils tournent le dos à la langue française sont toujours plus fortes et toujours plus nombreuses. Le français leur est présenté comme la langue de vieux «loosers» dépassés. On les inonde de spectacles en anglais tout en leur faisant croire qu'il y a une place égale pour le français. Pas étonnant qu'ils sont fortement tentés de passer au cégep et à l'université anglais.

    Bernard Dupuis, Berthierville.

  • Jean-Michel Picard - Inscrit 23 septembre 2011 12 h 25

    Une cause à défendre

    M. Bernard Dupuis, je comprends très bien votre inquiétude, mais sachez que les groupes anglophones ont toujours été plus populaires. Et le groupe qui fait ;a première partie d'un autre est toujours traité en nain : moins de son, mon s de lumière, moins de temps pour jouer. C'est toujours comme ça.

    Les groupes qui chantent en français ont, soit une cause à défendre, soit des subventions à garder. De mon côté, je chante en français car j'ai une cause à défendre.

    Enfin, la guitare parle toutes les langues...

  • France Marcotte - Inscrite 23 septembre 2011 16 h 34

    La culture d'un bord, l'actualité de l'autre.

    "...ils éclaboussaient la ville de leur bonne énergie, ce groupe est un soleil, une galaxie, un univers! Peut-être était-ce à ce point éblouissant parce qu'avant, il y avait eu Karkwa, et que le groupe montréalais, ça ne m'avait jamais frappé autant, est à l'opposé une sorte de trou noir. Un concentré de matière sombre toujours au bord de l'implosion. Intense autant qu'Arcade Fire est intense, mais par en dedans."

    Moi, juste le nom, Arcade Fire, me rebute, m'aurait empêché d'y aller. Mais une fois qu'on y était, qu'on avait accepté de transcender cet obstacle comme secondaire, on trip sur "la bonne énergie" de leur musique, langage international et sans frontières (comme l'anglais?).
    Alors on se laisse porter et on oublie tout. Rien à voir avec l'actualité, la musique est un autre monde.
    Ce n'est qu'en reprenant le métro du retour qu'on remarque les affiches, l'absence de quelque chose dans l'air.
    Mais la culture, ça n'a rien à voir avec l'actualité; il n'y a que monsieur Dupuis pour s'en inquiéter.