Les écoles de Salomé Leclerc

Salomé Leclerc: «J’ai monté les marches une à une. Là, c’est un petit palier. Je regarde en arrière, je parle de l’album (Sous les arbres), je savoure le moment».
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Salomé Leclerc: «J’ai monté les marches une à une. Là, c’est un petit palier. Je regarde en arrière, je parle de l’album (Sous les arbres), je savoure le moment».
Ça y est, c'est fait, voilà l'objet, déposé sur la table du café où elle m'attend avec Stéphanie Richard d'Audiogram et son gérant Michel Séguin (qui est aussi le gérant de Pierre Lapointe): l'album existe. Enfin l'album, Salomé, après toutes ces années? «Toutes ces années, c'est pas tant que ça», relativise-t-elle en esquissant un sourire. «Même pas dix ans.» C'est peut-être à moi que ça a paru long. Après tout, j'ai écrit après la finale de Granby en 2009 que «j'aurais pris tout de suite un album d'elle», tout séduit que j'étais par «sa sorte de chanson nue et drue, façon Cat Power».

Salomé Leclerc n'a-vait pas gagné, Patrice Michaud était trop fortiche entertainer, mais elle avait mon vote. Quelques mois plus tôt, elle n'avait pas remporté non plus la finale auteur-compositeur-interprète de Ma Première Place des Arts. «À Cégeps en spectacle, j'avais pas eu le gros prix. Mais à chaque fois, on m'a signalée, il s'est passé des choses comme ton texte, il y a eu de la reconnaissance. J'ai toujours avancé... à ma manière.» Elle sourit, rougit presque. «Ma manière lente.»

Mon monde

Il me semble étonnant maintenant de ne pas l'avoir remarquée dans la classe de Daniel. Mon ami Daniel Dupré enseigne l'histoire de la chanson à L'École nationale de la chanson, quelque part au fin fond du cégep de Granby-Haute-Yamaska. Une fois l'an, j'y passe une matinée, où je tente d'expliquer comment le Charlebois jeune homme bien mis de La Boulé a pu se transformer en boule-miroir psychédélique en moins de cinq ans. «Je ne me faisais pas voir. J'étais pas mal en retrait. J'écoutais.» Elle rit. «J'ai une grosse page de notes quelque part, c'est sûr.»

Drôle de parcours, quand même: à ce moment-là, elle avait déjà été à Petite-Vallée, aligné les ateliers de création, chanté en première partie de Vincent Vallières. C'est d'ail-leurs le soir de Vallières que Michel Séguin a eu envie de s'occuper d'elle. «Je pense qu'il voulait recommencer à zéro avec quelqu'un, comme il avait fait avec Pierre. Et ça a été moi!» Pourquoi diable, quand on pratique déjà le métier, aller sur les bancs d'école apprendre le métier? «Pour être meilleure. Meilleure dans mes chansons, qui se ressemblaient toutes. Meilleure dans l'interprétation, aussi. J'étais pas prête dans ma tête.»

Elle a bien fait. L'École nationale de la chanson est vraiment un remarquable lieu de définition de soi. Si on est un peu bibitte, tel Damien Robitaille, on devient bibitte accomplie. «J'étais perdue. Je viens d'un tout petit village, je ne comprenais rien à Montréal. Je travaillais le jour comme vendeuse, service à la clientèle, je détestais ça. Je trouvais mes chansons pas bonnes. Je savais rien qu'une chose, depuis l'adolescence, depuis l'enfance même, quand j'écoutais les disques de ma mère, le Jaune de Ferland bord en bord: la chanson, c'est mon monde. Et à L'École, j'ai plongé dedans.» Bonjour l'encadrement, bienvenue les compétents. «Ça a mis Marie-Claire [Séguin] dans mon monde! Elle m'a ouvert la voie... et la voix! Ma voix de tête dans la première chanson de l'album, je ne savais même pas que je l'avais. Robert Léger aussi, lui c'est les mélodies qu'il a débloquées. Et Daniel m'a ouvert les horizons...»

Les trois t

Il y a dans la feuille de route de Salomé Leclerc quelque chose d'inéluctable, une lente avancée inexorable dans la bonne direction. Une suite causale qui, de récompenses en rencontres et d'ateliers en connivences, semble mener forcément à l'album. Après toutes ces finales, il semble aller de soi que Musicaction et l'OFQJ l'envoient, elle, aux Rencontres d'Astaffort, chez Cabrel. Il fallait que ce soit l'année où la chanteuse franco-anglaise Emily Loizeau soit marraine des Rencontres et qu'Emily l'entende chanter Je tomberai («mon gros hit des concours...») et qu'au moment d'enregistrer l'album chez Audiogram, l'Emily en question, en congé de maternité, soit opportunément disponible autant qu'intéressée. «C'est les trois t. À Granby, ils m'ont dit, il y a le talent, le travail et le timing.»

À Emily, bombardée réalisatrice, se sont joints les musiciens d'Emily. Coup du destin, encore. «C'est vrai qu'on a l'impression que tout devait se passer exactement comme ça. Avec Emily, on s'envoyait des courriels, on discutait de ma vision de l'album, on se donnait des références, des disques à écouter. Je lui ai parlé de Sophie Hunger parce que j'aimais le son du trombone. Si on pouvait avoir un tromboniste dans le style Mickael Flury, ce serait bien. Emily le connaissait, pensait déjà à le prendre! J'en avais des frissons...»

Réalisation Loizeau, arrangements Salomé: «Ça s'est placé naturellement, comme le reste. Elle m'a aidée à me définir sans changer ma nature. Elle a fait comme Marie-Claire, finalement. Comme Michel, finalement. Comme toi dans tes articles, finalement! J'ai été encouragée à être moi-même depuis le début. Moi, celle qui est dans le bois, en dessous des arbres.» C'est le titre de l'album et de la deuxième chanson de l'album: Sous les arbres. Tête baissée sur la photo du recto de pochette, elle relève la tête et dévoile un beau visage sérieux à l'intérieur du boîtier.

La musique est très palpable, un peu marécageuse, c'est un peu le Pays sauvage d'Emily dans lequel Salomé trempe. «C'est ce que je voulais: l'humidité.» C'est joué le plus possible en prise directe, tout le monde ensemble. «Je voulais ça aussi. Qu'on soit dans la pièce.» Ça ressemble encore à la Salomé Leclerc de la finale de Granby, ce beau timbre rauque qui rappelle la Melanie de Brand New Key, cette guitare électrique sans maquillage qui renvoie irrésistiblement à PJ Harvey, ces modulations extrêmes qui sont d'allégeance Karkwa. «J'ai pas de problèmes avec mes influences, je les porte. J'ai appris ça aussi à L'École: on ne vient pas de nulle part.»

Tout ça donne l'album qu'on espérait d'elle (et qu'elle espérait d'elle-même), en mieux. Encore brut, juste assez abouti. Avec de la marge de manoeuvre pour la prochaine fois. «J'ai monté les marches une à une. Là, c'est un petit palier. Je regarde en arrière, je parle de l'album, je savoure le moment. Je ne sais pas si ça va partir en fou ou pas du tout.» Advienne que pourra, elle s'adaptera. «Ça me va; je pense que ce que je fais de mieux dans la vie, c'est avancer. Et apprendre.»

Bravo les profs.

 

Salomé Leclerc - Tourne encore

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