Musique classique - Une brèche dans le star-système

Le violoniste Gidon Kremer a ébranlé les colonnes du temple du star-système de la musique classique.
Photo: Source Kremerata Baltica Le violoniste Gidon Kremer a ébranlé les colonnes du temple du star-système de la musique classique.

C'est très rare, mais c'est arrivé ces derniers jours, grâce au violoniste Gidon Kremer, qui exprime à sa manière son ras-le-bol devant la fabrication éhontée de «vedettes» d'un certain showbiz classique. En rendant publique une lettre envoyée au directeur du Festival de Verbier pour y annuler sa participation, le violoniste ouvre une brèche dans le star-système de la musique classique. Et le chef Fabio Luisi lui emboîte le pas...

Les bulles technologiques, les bulles immobilières, les bulles financières éclatent toutes à un moment ou à un autre. Le monde de la musique classique, lui, se permet désormais une triple bulle qui n'explose jamais. Mais parfois les pans de mur derrière lesquels se tirent les ficelles se lézardent. Et les bulles apparaissent au grand jour.

En musique classique, il existe une triple bulle, trois domaines dans lesquels la déconnexion par rapport à la réalité est telle que l'on pouvait s'attendre à voir le système s'effondrer (ou la bulle éclater), parfois depuis très longtemps.

La première bulle, la plus ancienne, date de l'après-guerre. Il s'agit de la position hégémonique d'un certain type de création musicale qui s'autogénère en vase clos dans un cénacle où l'on se coopte et se soutient, en dépit du désintérêt du public. Ce mur-là, très épais en France et en Allemagne, s'érode lentement depuis une quinzaine d'années. Certaines voix courageuses, parfois issues du sérail, tel le chef et compositeur Frédéric Chaslin dans La Musique dans tous les sens ou Benoit Duteurtre dans son brillant Requiem pour une avant-garde, en ont décrit les impasses et méfaits.

La seconde est la distorsion économique absolue qui règne dans l'univers de la musique classique en ce qui concerne les cachets des chefs et des solistes. Quand un chef d'orchestre gagne en une semaine davantage que ce que le mieux payé des musiciens d'orchestre qu'il dirige gagne en un an, on a le droit de se dire que quelque chose ne tourne pas rond.

Mais ce n'est pas le pire: en coupant les cheveux en quatre on peut trouver un début de légitimité à ces sommes, car un chef fait travailler un groupe, mène une institution, contribue au prestige d'une ville et permet d'attirer des commandites sur son nom. Cependant, lorsqu'un soliste-vedette encaisse 40 000 ou 50 000 $ pour deux concerts, c'est pour quelle légitimité tangible? On compare avec les salaires des sportifs, mais ces derniers évoluent dans un marché et génèrent des revenus à travers les publicités et objets dérivés. Quel est l'objet dérivé de Kiri Te Kanawa? Où est le retentissement, au-delà des 2000 personnes rassemblées dans une salle, un soir donné?

La foire d'empoigne


Ces sommes fabuleuses et délirantes sont à l'origine de la troisième bulle, celle qui nous occupe plus particulièrement ici: la création, par les agences d'artistes (qui encaissent 10, 15 ou 20 % du magot au passage) de «vedettes» qui n'ont rien prouvé, mais qui comblent un créneau dans un marché. Aujourd'hui, les violonistes sont des femmes, les pianistes, des Asiatiques et les chefs, des jeunes. Plus-value artistique ou marketing? Devinez...

Le violoniste Gidon Kremer, 62 ans, a sa petite idée. Il est en passe de fissurer le mur de l'intérieur. Lorsqu'il écrit à son (ex-)ami Martin Engström, directeur du Festival de Verbier, il ne choisit pas sa «cible» au hasard.

Engström, qui fut le mari et l'agent de Barbara Hendricks, en connaît un rayon au chapitre des valeurs surfaites, du «bling-bling» et du glamour musical. Il oeuvra aussi un temps à la direction de Deutsche Grammophon.

La lettre de Kremer a été rendue publique parce que Verbier a choisi d'annoncer qu'il s'était désisté pour raisons de santé. En réplique à cet affront, Kremer a tout balancé: «Je ne veux plus faire que des choses auxquelles je crois. Je n'ai plus assez d'énergie pour supporter des rassemblements et collaborations, sur des scènes en vue, avec des vedettes "émergentes" ou adoubées par le business actuel de la musique.»

Et de poursuivre dans le même souffle: «Le temps est venu où la dépréciation du mot "interprète" est telle que ce mot se confond désormais fallacieusement avec glamour et sex appeal. Ceci n'est plus "mon" temps et je le laisse à ceux qui y croient: les audiences, ou cette nouvelle vague d'interprètes aux extraordinaires capacités de plaire aux foules, mais qui sont souvent vides et perdus, tant leur faim de reconnaissance surpasse leurs aptitudes.»

Plus loin, le violoniste se fait encore plus lapidaire: «Les VRAIS artistes, ceux dont nous nous souvenons, n'ont pas entièrement disparu, mais la verdure de Verbier contribue plutôt à leur oubli en célébrant des mystifications et des succédanés de ceux qui ont vraiment servi l'ART. En m'opposant à une telle tendance, je veux simplement trouver la paix avec moi-même.»

Le brûlot est lucide et sans concession. Un tel vitriol ne pouvait venir que de l'intérieur du système, d'un artiste véritable qui n'a plus rien à prouver.

En renfort


Dans les jours qui suivirent la parution de cette lettre, on a surtout entendu des voix voulant nous faire croire qu'il ne fallait surtout pas prendre Kremer au pied de la lettre; des voix pour nous dire que Gidon Kremer est peut-être surmené et qu'il a, en outre, un caractère difficile.

C'en fut trop alors pour le chef Fabio Luisi, le premier chef invité du Metropolitan Opera, qui à son tour, dans une lettre ouverte envoyée au journaliste anglais Norman Lebrecht, remet le couvert. Luisi attaque d'emblée: «Il y a toujours eu des enfants prodiges. Mais aujourd'hui il ne s'agit pas d'enfants prodiges. Il s'agit du manque de discernement des managers et de l'auditoire pour distinguer talent et apparence.»

Pour le chef Luisi, «nous sommes dans une ère du "plus c'est jeune, plus c'est bon", insinuant le message suivant: s'ils dirigent (ou chantent, ou jouent avec) de tels orchestres, dans de si huppées maisons d'opéra, à la télévision ou sur DVD, ils doivent être vraiment géniaux. Ils sont présentés ainsi et les médias avalent ces stratégies de relations publiques en répétant des phrases précuites. Tout cela représente des profits pour les communicateurs et les agences d'artistes; parfois pour les présentateurs.»

Et Luisi précise sa pensée de la manière suivante: «Nous voyons beaucoup de jeunes musiciens talentueux qui glanent les plus hauts postes au monde, poussés par des managers et engagés par des institutions en quête de "viande fraîche" à offrir en pâture au public: la nouvelle Netrebko, le nouveau Pavarotti, le futur Bernstein, le prochain Rubinstein et l'Oïstrakh en devenir. Il y a tant de "nouveaux" et autres "prochains" qu'ils n'ont pas le temps de se développer afin d'être eux-mêmes. Nombreux sont ceux qui disparaîtront bientôt, même s'ils avaient les qualités pour mener une carrière sérieuse.»

À quand — et par qui — la suite de ce feuilleton anti-bulle?

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