Concerts classiques - Une (autre) flûte enchantée

Le personnage le plus chamboulé par la relecture d’Une flûte enchantée par Peter Brook, est Monostatos, le serviteur maure de Mozart, qui devient un violeur blanc (c’est son âme qui est noire!).<br />
Photo: Louise Leblanc Opéra de Québec Le personnage le plus chamboulé par la relecture d’Une flûte enchantée par Peter Brook, est Monostatos, le serviteur maure de Mozart, qui devient un violeur blanc (c’est son âme qui est noire!).

Grande première au premier Festival d'opéra de Québec, lundi soir, avec, d'emblée, un postulat courageux à travers un spectacle porté par des seconds, troisièmes et quatrièmes couteaux vocaux accompagnés au piano: l'opéra, c'est d'abord du théâtre chanté. Il faut avoir du cran pour rappeler cette réalité sur un continent qui se conforte et se complaît, en général, à l'ignorer.

Une flûte enchantée de Peter Brook est un spectacle où un Dogon animiste déplace des tiges de bambou serties sur des socles métalliques et où les protagonistes déclenchent l'hilarité des spectateurs en se poignant les couilles. Génial, forcément génial, s'extasie l'intelligentsia à Paris, où Peter Brook, le grand gourou shakespearien octogénaire, a ses quartiers et ses affidés.

Mais les choses ne sont pas si simples. Et elles ne sont peut-être pas non plus aussi limpides que le verni rigolard qui a emporté l'adhésion inconditionnelle des spectateurs de cette soirée de première. Ce n'est pas parce qu'on rit que c'est formidable, ni parce qu'on ne comprend pas tout que c'est génial.

À la base, il y a Mozart. Il y a un opéra assez foncièrement maçonnique qui devient, ici, presque une pantalonnade. Il se peut que demain, ou vendredi, sur la même scène, ce soit différent. Car cette Flûte enchantée revue par Peter Brook est foncièrement un spectacle en équilibre instable susceptible de basculer en une fraction de seconde dans tout et son contraire — le rire gras et l'ellipse moralisatrice.

On ne s'appesantira pas sur les voix: la salle de 500 spectateurs permet aux meilleurs (Antonio Figueroa en Tamino, Patrick Bollière en Sarastro) de raffiner leur chant et aux autres de ne pas dévoiler trop ouvertement leurs limites (sauf Leila Benhamza, Reine de la nuit aux prises avec des problèmes d'intonation). L'accompagnement au piano du compositeur et adaptateur Franck Krawczyk est très raffiné. Une Flûte enchantée est condensée très correctement en un spectacle de 90 minutes. Les trois dames et les enfants font les frais de l'opération.

Mais le sujet n'est pas ce qui manque; c'est Mozart comme messager. An die Freude de Schiller, 1785; La Flûte enchantée, 1791 et la Révolution française entre les deux. Tout est là: «Alle Menschen werden Brüder wo dein sanfter Flügel weilt» (Schiller): cette ode à la fraternité humaine, Beethoven l'a mise en musique. Cet idéal, plus la métaphore de la chute des pouvoirs absolus et autoritaires, Brook est allé les pointer dans Une flûte enchantée. La présence d'un acteur malien, qui ordonne l'action, nous rappelle en filigrane — par la référence aux religions primitives — que le message de la rédemption par l'amour peut s'étendre à notre comportement face aux éléments et à la planète entière.

On sera surpris de voir ici, à la fin, la Reine de la nuit rejoindre Sarastro, sous l'aile bienveillante (traduction de sanfter Flügel) duquel tous viennent se nicher. Mais le personnage le plus chamboulé par la relecture est Monostatos, le serviteur maure de Mozart, qui devient un violeur blanc (c'est son âme qui est noire!). Son chant est saccadé; il bute littéralement contre la musique. Pourtant, lors de son enchantement par Papageno, ce personnage sans foi ni loi redevient un enfant sur une musique douce qui rétablit son «ordre intérieur». C'est cela l'espoir, l'optimisme, ou l'aveuglement de Peter Brook, hélas contredit au quotidien par la réalité du monde.

Mais la question centrale demeure. Le message, ce message, passe-t-il? Pas lundi à Québec en ce qui me concerne. D'abord, tant qu'à parler de «vrai» théâtre, Peter Brook ne me convainc pas que des gens qui se parlent en français éprouvent le besoin impérieux d'utiliser la langue allemande quand ils se mettent à chanter. Ensuite, si le rire est l'exutoire de la douleur des choses, il semble être devenu un levier trop facilement utilisé pour emporter une superficielle adhésion. Si l'hilarité devient paravent occultant le message — ce que je crains —, c'est partiellement raté.
1 commentaire
  • camelot - Inscrit 27 juillet 2011 14 h 15

    Errance

    Malgré tout le respect que je voue à Peter Brook, on nage ici en plein délire. On ne peut interpréter un telle oeuvre comme une autre. C'est la trahir. La Flûte Enchantée est un hymne rosicrucien. On doit connaître ce mouvement ésotérique, résultante de la Révolution française pour l'apprécier. Il est la suite du mouvement des Philalètes et des Actes des convents 1784, 1785.

    Monostatos n'est pas le serviteur maure de Mozart, mais le diable de La Flûte enchantée.