Musique classique - Le Festival d'opéra de Québec: du rêve à la réalité

Le magique Rossignol et autres fables de Robert Lepage est la tête d’affiche du Festival d’opéra de Québec, qui se tiendra du lundi 25 juillet <br />
au samedi 6 août prochain.<br />
Photo: Michael Cooper Le magique Rossignol et autres fables de Robert Lepage est la tête d’affiche du Festival d’opéra de Québec, qui se tiendra du lundi 25 juillet
au samedi 6 août prochain.

Cela faisait des années que Grégoire Legendre, directeur de l'Opéra de Québec, souhaitait créer un grand festival lyrique estival. Le rêve un peu fou devient réalité lundi. Tête d'affiche: Robert Lepage et son magique Rossignol et autres fables, sur des musiques de Stravinski.

Dans les plans de Grégoire Legendre, Québec pourrait devenir le Salzbourg, l'Aix-en-Provence ou le Glyndebourne d'Amérique du Nord. Il faudra encore attendre un peu: «Nous construisons quelque chose de nouveau. Il faut créer une tradition avant de développer. Mais l'idée est d'avoir le plus d'impact possible au départ», résume avec philosophie le directeur de l'Opéra de Québec en entrevue au Devoir. Le Festival d'opéra de Québec existe donc: il se tiendra du lundi 25 juillet au samedi 6 août et affiche deux metteurs en scène vedettes, l'Anglais Peter Brook et l'enfant du pays Robert Lepage.

L'opéra à nu

La présentation du spectacle Une flûte enchantée du metteur en scène britannique Peter Brook, adapté de La Flûte enchantée de Mozart, est une production du Théâtre des Bouffes-du-Nord à Paris, où l'homme de théâtre octogénaire a ses quartiers.

La possibilité d'accueillir un tel projet s'est présentée presque par hasard: «La production m'est arrivée providentiellement en janvier dernier, se réjouit Grégoire Legendre. La troupe avait un trou dans sa tournée, exactement pendant la tenue de notre festival.» Cette Flûte enchantée se place dans la lignée de ce que Brook avait réalisé à partir de Carmen de Bizet — La Tragédie de Carmen — et Pelléas et Mélisande de Debussy — Impressions de Pelléas.

Grégoire Legendre est aux anges: «Je me retrouve ainsi avec deux créateurs, Lepage et Brook, parmi les plus demandés dans le monde de l'opéra. Nous pouvons ainsi retourner à l'essence même de l'opéra, d'une part avec tous les arts et toutes les techniques — Lepage — et, d'autre part, dans un dépouillement absolu.»

Dans le spectacle de Peter Brook, La Flûte enchantée de Mozart a été réduit à 80 minutes, l'accompagnement est au piano. «Les gens sont sur scène pieds nus dans des costumes très simples», précise Grégoire Legendre, heureux de souligner que ce concentré d'opéra et de théâtre a été présenté 29 fois au Piccolo Teatro de la Scala de Milan devant un public fasciné. «C'est une adaptation très intelligente, idéale pour raconter l'histoire au public. Le public va à l'opéra pour entendre des airs magnifiques, mais s'il est tenu à distance de ce qui se passe sur la scène, c'est raté», analyse le directeur artistique du festival. La distribution internationale compte dans ses rangs le ténor québécois Antonio Figueroa, qui chantera le rôle de Tamino. La salle Octave-Crémazie du Grand Théâtre du Québec accueillera cette autre Flûte enchantée les 25, 26, 28 et 29 juillet.

Brigade lyrique


Grégoire Legendre mise aussi sur un grand concert sous les étoiles, samedi prochain, avec les deux vedettes québécoises Marc Hervieux et Marie-Josée Lord, à l'Agora de Québec, dans le Vieux-Port. Le lendemain, avec l'intime Musica Decameron de l'Ensemble Anonymus, Legendre se réjouit de programmer «de la musique dramatique, 200 ans avant la naissance de l'opéra». «Il n'y a pas de limite dans le répertoire que nous désirons couvrir», annonce celui qui discute en matière d'opéra baroque avec Les Violons du Roy et Bernard Labadie pour les prochaines éditions.

Une brigade lyrique constituée de quatre jeunes chanteurs de la relève se produira sur un camion plateforme dans divers endroits de la ville, deux fois par jour pendant les deux semaines du festival. Ces récitals d'une demi-heure d'extraits d'opéras pour le grand public seront gratuits. «L'idée première est très simple: l'opéra relie tous les arts; c'est l'une des choses essentielles de la vie et cela fait partie de ce qu'il y a de plus beau. Tout le monde a le droit d'entendre la belle musique. Nous voulons attirer le plus de touristes possible, mais tenons aussi à ce que les gens à Québec soient fiers de leur festival.»

70 tonnes d'eau

Le gros coup de cette première édition est évidemment la présentation du Rossignol et autres fables, spectacle de Robert Lepage vu à Toronto, à Aix-en-Provence et à New York. Grégoire Legendre: «C'est le plus gros défi de l'histoire de l'Opéra de Québec. Et en plus, cela ne paraît pas! La magie qui se dégage de ce spectacle-là est incroyable. C'est comme un tour de magie: très difficile à réaliser avec, au bout du compte, une mystification complète. Si, à Québec, pendant l'été, il y a une chose à ne pas manquer, c'est vraiment ce spectacle-là.» Avis aux adeptes de Metallica!

La mise en place occupe les équipes techniques depuis des mois. «Il a fallu renforcer la fosse d'orchestre pour accueillir une piscine dont la structure pèse 11 tonnes et qui va contenir 70 tonnes d'eau!», cite comme exemple le concepteur du festival, qui qualifie ce conte de «défi hors normes». Le Rossignol et autres fables sera présenté quatre fois, les 2, 3, 5 et 6 août à la salle Louis-Fréchette du Grand Théâtre de Québec.

L'idée d'amener à Québec les spectacles lyriques de Lepage et son équipe a été une motivation à la base même du projet de festival, il y a cinq ans. «C'est ce qui m'a toujours poussé à donner une extension à l'Opéra de Québec. Ici, à Québec, personne ne les voyait.» Le schéma festivalier consiste aussi à bâtir une structure financière permettant d'entrer dans le circuit des coproductions internationales. «Nous travaillons de tous les côtés, sur le financement privé et public. Nous avons cette année un budget de 1,7 million de dollars. Il faudra que l'année prochaine il tourne autour de 2,5 ou 3 millions», dit Legendre, toujours à la recherche de commandites.

Main dans la main

«Avancer» semble être le mot d'ordre de l'entreprenant directeur. «En Amérique du Nord, la musique est plus en danger qu'en Europe. Il ne faut pas tenir les choses pour acquises; il faut construire et faire des pas en avant, grimper les marches une à une. La première édition de ce festival d'opéra est une première marche.»

L'avenir semble dessiné, si les moyens suivent. L'Opéra de Québec est peut-être une maison modeste, mais quelques-uns, mieux nantis, peuvent lui envier son dynamisme. Des partenariats extérieurs se dessinent déjà. «Depuis l'annonce du festival, je reçois des propositions du monde entier, deux par semaine en moyenne, se félicite Grégoire Legendre. Il y a des choses intéressantes dans lesquelles nous ne pouvons pas nous embarquer tout de suite. Il y a des projets qui ne marcheraient pas pour différentes raisons à Québec, mais il y a aussi beaucoup de dossiers que nous étudions de près.»

En effet, s'il n'y a pas forcément un business de la tournée d'opéra qui puisse aider le festival, il y a incontestablement un marché de la coproduction. «C'est d'ailleurs la manière dont Robert Lepage fonctionne à l'international, souligne M. Legendre. Le Rossignol et autres fables a été réalisé avec quatre coproducteurs internationaux. Nous pouvons, à moyen terme, envisager de créer à Québec un spectacle monté avec un coproducteur.» Les maisons intéressées sont américaines et européennes, mais on n'en saura pas davantage.

Grégoire Legendre lui-même est surpris par l'ampleur et le profil des demandes: «Même si nous avons un public très fort à la grandeur de notre ville, l'Opéra de Québec est tout de même une compagnie régionale, par rapport à un niveau international. Je ne pensais pas que nous pouvions avoir une notoriété permettant de recevoir les appels que nous avons eus.»

Dans ce milieu parfois sclérosé, les pôles de dynamisme semblent s'attirer et on comprend que l'esprit d'initiative de cette institution lui ouvre des portes. C'est aussi cela, le pouvoir des rêves.