Festival de jazz de Montréal - Ana Moura: la nouvelle voix du fado

Ana Moura est l’une des interprètes qui redonnent au fado sa forme la plus classique. <br />
Photo: Paulo Segadaes Ana Moura est l’une des interprètes qui redonnent au fado sa forme la plus classique.

Sa voix de contralto est d'une telle pureté qu'on lui a accordé le prix Amália-Rodrigues. Et elle maîtrise à merveille l'art des silences qui en disent beaucoup sur son fado, cette expression poétique de la fatalité et du désespoir. Après avoir allumé la salle Pierre-Mercure en clôture du MEL l'an dernier, la revoici ce soir à Maisonneuve avec la guitare portugaise, la guitare acoustique, la basse et peut-être un nouvel instrument, qu'elle préférait ne pas encore dévoiler en entrevue.

Dans la jeune trentaine, Ana Moura est l'une des interprètes qui redonnent au fado sa forme la plus classique. Plus sobre que Mariza, moins éclectique que Misia, plus grave que Cristina Branco, elle glisse en peu de notes sur la plainte lancinante nommée saudade, caresse la douleur éternelle, ouvre à la lumière dans la tristesse. «Le fado est à propos de la vie et, surtout, de la manière avec laquelle nous faisons face aux émotions. C'est cela qui me touche le plus», exprime-t-elle tout simplement.

Si le grand genre portugais a rempli les soirées de sa jeunesse, elle a débuté par le pop rock, mais en intégrant toujours une pièce de fado à son répertoire. Puis, ce fut le déclic: «Un jour, je suis allée dans un bar de fado avec des amis. On m'a demandé de chanter et j'ai ressenti un véritable coup de foudre. Puis, j'ai poursuivi en me laissant guider par mon instinct et j'ai gagné les honneurs de l'une des plus vieilles maisons de fado de Lisbonne. J'ai fini par chanter tous les soirs avec ces poètes et ces vieux chanteurs qui me traitaient si bien. Ils me disaient: tu es née fadiste. C'est ce qu'on dit de moi dans le milieu.»

Elle sait pénétrer le fado a capella, attaquer en puissance, maintenir la cadence pendant que le rythme s'accentue, retenir sa phrase pour libérer le blues en se laissant porter par l'élégance classique de deux guitares et une contrebasse. Si parfois les instrumentistes se font plus discrets sous le chant, ils se livrent à des sautillements retenus, à des glissandos et à des moments presque dansants. Presque dansants, car le fado n'est pas une danse. Même que, dans sa version traditionnelle, il ne renferme aucun refrain.

Le poids de la tradition

«Il y a deux genres de fado, le traditionnel et l'instrumental, explique Ana Moura. Je n'essaie pas de faire du traditionnel ou pas. J'essaie simplement de choisir des chansons avec lesquelles je tombe amoureuse et les faire miennes. Ce sont les musiciens qui tentent de rafraîchir les arrangements en jouant les pièces différemment des versions plus anciennes.»

La facture d'ensemble s'avère néanmoins collée à l'âme du fado. Et pour cause puisque Jorge Fernandes, qui a accompagné et composé pour la grande Amália, l'a prise sous son aile. «Plus jeune qu'Amália et plus âgé que les artistes de la génération actuelle, il incarne un pont entre les époques. Il m'accompagne depuis le début de ma carrière de fadiste et il porte toujours ce senti du fado.»

Sax, flamenco et mots

Sur disque, Ana Moura intègre parfois des instruments qui ne sont pas considérés comme fadistes: «Dans Guarda me a vida na Mão, mon premier album, j'ai essayé une guitare flamenca et j'ai beaucoup aimé l'expérience. Puis sur Para Além da saudade, mon troisième, j'ai invité pour un solo le saxophoniste Tim Ries, que j'avais connu avec le Rolling Stones Project. Il fut très respectueux.» À cela s'ajoute également sur son plus récent disque studio une collaboration avec le groupe Gaiteiros de Lisboa, qui utilise des instruments inventés.

Et il y a aussi les mots des poètes: ceux de l'agonie, de l'éloignement amoureux, du rêve perdu, du monde qui s'arrête. Dans cet univers de la triste destinée, le fado comme mode de vie apparaît peut-être comme le seul espoir. «La poète contemporaine Manuela de Freita m'a écrit un très beau texte à propos des histoires de maisons de fado. En l'entendant, on peut presque ressentir qu'on est dans l'histoire. C'est aussi cela, le fado», conclut Ana Moura. Un art descriptif de la déchirure.

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Ana Moura: Os Buzios


Collaborateur du Devoir