Musique classique - Haute couture pour vieilles cires

Yves St-Laurent dans son studio. <br />
Photo: Studios St-Laurent Yves St-Laurent dans son studio.

C'est l'histoire d'un denturologiste devenu enseignant au primaire qui, en transférant dans son salon de Saint-Basile-le-Grand de vieilles cires 78 tours sur disque compact, est en passe de devenir la coqueluche des amateurs et spécialistes d'enregistrements historiques en Europe. Il s'appelle Yves St-Laurent. Il a inventé la haute couture sonore.

Yves St-Laurent, 47 ans, est mélomane depuis ses jeu-nes années. Il collectionne aussi les enregistrements, à tel point que sa passion pour le pianiste Sviatoslav Richter se décline sur «800 CD et 700 vinyles»!

Pour lancer sa collection de disques et son site Internet www.78experience.com, l'enseignant, père de six enfants, a pris une année sabbatique, puis une année à traitement différé. «J'ai opté pour un traitement différé sur quatre ans à 75 % de mon salaire, qui me donne droit à une année à la maison. Et j'ai commencé par l'année à la maison.»

L'aventure a commencé par hasard, lorsque Yves St-Laurent a transféré un disque qu'il pensait n'avoir pas été édité en CD. Le chef d'orchestre et pianiste Jean-Pascal Hamelin et l'animateur de radio Georges Nicholson, des amis proches, l'ont encouragé à persévérer. «Nous nous sommes aperçus que, dans les enregistrements 78 tours, il y avait une qualité incroyable qui n'avait pas été révélée jusqu'à aujourd'hui.» C'était il y a cinq ans.

Une esthétique en évolution

Ses trésors, Yves St-Laurent les trouve sur eBay, mais aussi dans des collections particulières. Il estime à environ à 30 000 $ sa mise de fonds. Sa banque de données est constituée d'environ 7000 disques 78 tours. Par chance, le vent tourne: «De plus en plus de gens me confient leurs trésors», se réjouit celui qui, à ses heures perdues, a numérisé les archives personnelles de Gilles Vigneault et de François Dompierre.

Parmi ceux qui font confiance à Yves St-Laurent pour tirer le meilleur parti des vieux sillons, il y a Philippe Morin, un éminent spécialiste français, qui pilota jadis les rééditions de l'étiquette Andante. Mais même les prêts gracieux sont chers: un aller-retour depuis Paris d'enregistrements d'Igor Stravinski en boîtiers bien protégés vient de coûter à notre esthète sonore près de 250 $!

La philosophie sonore d'Y-ves St-Laurent est très proche de celle que Philippe Morin défendait dans ses propres productions: un filtrage minimal ou inexistant. À cette esthétique s'oppose celle, dominante il y a quinze ou vingt ans, d'un bruit de fond évacué au maximum. Mais les procédés électroniques de filtrage et de «nettoyage» entachent la clarté et l'intégrité sonore. Il suffit de comparer la réédition par Yves St-Laurent des premiers enregistrements de sonates de Beethoven de Wilhelm Kempff (1936) avec ceux réalisés en 2003 par l'étiquette allemande Haenssler. Dans un cas on entend un piano, dans l'autre, de la boue!

Entre le purisme de Morin et St-Laurent et le filtrage à outrance, il y a une voie médiane, consensuelle, incarnée par l'Américan Ward Marston et défendue notamment sur l'étiquette Naxos Historical.

Les secrets

Beaucoup de détails jouent dans la qualité de la reproduction sonore. «La première est la prise en compte du fait que la courbe d'égalisation RIAA n'a été standardisée que dans les années 50.» Quand on lit un disque 78 tours en passant par un préamplificateur d'aujourd'hui, le son est amplifié selon un schéma inconnu à l'époque. Résultat: «Les basses et hautes fréquences sont amplifiées et le son bourdonne.» Il y a aussi la nature des aiguilles, le poids du bras de lecture. «Souvent, le son est au fond du sillon et il faut mettre des pesées sur le bras en fonction de l'usure de la face.» On sait également que toutes les faces n'ont pas été précisément gravées à 78 tours, mais parfois à 76 ou 80. Pour maîtriser cela, Yves St-Laurent peut remercier le ciel d'avoir l'oreille absolue.

La principale découverte de ce passionné tient à l'importance du centrage. «À 78 tours minute, un léger mouvement de l'aiguille de gauche à droite, parce que le trou n'est pas exactement au centre, a beaucoup d'effet. En rectifiant le centrage, le son qui était petit prend une dimension extraordinaire. Parfois une interprétation qui semble maniérée devient naturelle.» Yves St-Laurent s'extasie devant les talents de pianiste de Prokofiev.

Catalogue et concurrence


Outre Philippe Morin, les rééditions d'Yves St-Laurent ont convaincu l'historien du violon Jean-Michel Molkhou et séduisent à présent la BBC. «Cela fait près d'un an que le site est monté et j'ai 170 clients partout dans le monde qui sont bouleversés par ce son-là.»

Il va en falloir, du bouche à oreille, pour Yves St-Laurent, car le marché de l'enregistrement historique repose plutôt sur la rareté des documents que sur la qualité du transfert. Les clients de la haute couture sonore achètent des enregistrements dont ils ont déjà parfois deux ou trois moutures. Et c'est sur les documents que l'on croyait connaître que la «touche St-Laurent» est la plus impressionnante. Entre son édition des Suites pour violoncelle de Bach par Pablo Casals et celle de l'éditeur officiel du violoncelliste catalan, EMI, il n'y a pas photo. L'instrument prend, dans l'édition St-Laurent Studio, un relief inouï.

Yves St-Laurent vend ses repiquages exclusivement par l'entremise de son site Internet www.78experience.com. Le «sur-mesure» se paie un peu plus cher que les disques du commerce, mais vaut le coup pour tous ceux qui chérissent tel ou tel interprète.

La plus grosse menace pour le modèle économique d'Yves St-Laurent risque de venir d'autres passionnés qui, sur divers blogues, s'adonnent, avec moins d'obsession sonore, au partage gratuit de leurs raretés. Nous avions déjà parlé dans ces colonnes du magistral site quartier-des-archives.blogspot.com d'un passionné français, Benoit Duhoux, et du site américain nealshistorical.wordpress.com. On y ajoutera un Ali Baba hollandais, à l'adresse satyr78lp.blogspot.com, mais aussi les heures d'écoute en streaming permises par le «National Jukebox» de la Bibliothèque du Congrès de Washington, par Gallica, le département numérique de la Bibliothèque nationale de France, et par le Charm (Centre for the History and Analysis of Recorded Music) du King's College de Londres.