FrancoFolies - La nouvelle donne

Tout récemment, l'étiquette Dare to Care fêtait sa première décennie d'existence. Pendant les FrancoFolies de Montréal, ce sera au tour du label C4 de souffler ses 10 bougies avec un gros concert au Métropolis le 11 juin. Un peu plus jeune, Bonsound est un autre exemple d'entreprise qui a réussi à obtenir du succès dans un univers en mutation. Le Devoir a réuni autour d'une même table les trois têtes dirigeantes de ces maisons de disques pour discuter de la donne musicale de 2011.

Pas limo, plutôt vélo

Le rendez-vous est à 16h dans un bar de la rue Saint-Denis, juste sous les bureaux de l'étiquette C4, qui compte dans ses rangs des artistes comme Fred Fortin, Galaxie, Les Dales Hawerchuk et Gatineau. Son patron, Pierre Thibault, vêtu de son éternelle chemise à carreaux, arrive le premier. Eli Bissonnette, le patron de Dare to Care, et Jean-Christian Aubry, cofondateur de Bonsound, franchissent la porte en même temps, casque de bicyclette en main. Ici, c'est pas limo, c'est vélo.

Il y a dix ans, les groupes québécois ne parvenaient tout simplement pas à se trouver une place dans les étiquettes de disques. C'est cette opacité qui a fait germer une poignée de jeunes pousses. Aujourd'hui, ils servent souvent de modèles.

Il n'y a pas de présentation à faire et surtout pas de tensions entre les trois jeunes patrons. Aubry, Thibault et Bissonnette ont beau être compétiteurs, ils n'adoptent pas les vieux modèles guerriers des affaires. Au contraire, assurent-ils, leurs collaborations sont essentielles. «Si Éli ouvre la "trail", ça va m'aider dans ma "trail" à moi. Même chose avec Bonsound, raconte Pierre Thibault. Si on fait un lancement, on s'appelle, on regarde qui lance quoi à quel moment pour ne pas se nuire. L'industrie des années 1990 était pas mal plus dure que ça, il fallait "scooper" les autres.»

Une situation qui se perpétue encore chez les plus gros joueurs, rajoute Éli Bissonnette. «Les majors, elles se haïssent.» Lui, par exemple, fait paraître les disques de Malajube, alors que Bonsound s'occupe de la gérance du groupe.

Le Web, ange ou démon?


Le gros sujet des dernières années, c'est bien sûr Internet. Souvent vu comme le démon incarné pour certains joueurs, le Web ne fait pas peur aux trois patrons autour de la table, peut-être parce que c'est dans le coeur de la tempête numérique qu'ils ont appris leur métier.

«Internet est l'une des choses auxquelles les majors ont de la difficulté à réagir, raconte Jean-Christian Aubry. Il y aura toujours différentes sortes d'acheteurs de musique. Il y en a qui vont télécharger illégalement un album de Radio Radio mais qui vont aller au concert et acheter des t-shirts. Et il y en a d'autres qui sont prêts à payer vraiment cher pour avoir un ensemble de marchandise signée, par exemple.» Le Web, ajoute-t-il, est devenu l'un des principaux axes de la promotion des artistes, sinon le principal.

Pierre Thibault, lui, voit Internet comme une façon d'augmenter ses ventes. «Prends le dernier disque de Galaxie, par exemple. On en a vendu à peu près 5000 copies, dont 1000 en numérique.» Aubry en rajoute: «Moi, je pense même que, sans la force d'Internet, et en enlevant le téléchargement illégal de l'équation, tu n'aurais même pas 5000 ventes.»

Diversification et réserves

C4, Bonsound et Dare to Care ne sont pas en mode survie, mais ils restent précaires. «On en vit, mais on ne peut pas se tromper, dit Éli Bissonnette. Si tu fais deux ou trois mauvais choix en ligne, ça fait reculer tes affaires assez vite.» Tous trois bénéficient de l'aide de l'État, par l'entremise de Musicaction au fédéral et de la SODEC au provincial. L'argent public représente environ 25 % de leurs revenus.

Le secret, disent-ils, c'est de diversifier ses activités. «On vend tous des spectacles, on vend tous de la marchandise», dit le patron de Bonsound. Chez C4, par exemple, on s'occupe du Festival de musique émergente en Abitibi-Témiscamingue, de l'Autre Saint-Jean et du Coup de grâce, un festival à Saint-Prime.

Il y a quelques réserves, toutefois. «Dans les médias écrits, dans les spectacles, dans le financement, on a fait des avancées à tous les niveaux. Sauf en radio», dit Éli Bissonnette. Pierre Thibault reprend la balle au bond, encore plus incisif. «On aimerait prendre plus de place en région, faire des événements, mais c'est le réseau NRJ, le problème, parce qu'il a la mainmise sur les régions. Ça nous prendrait juste un peu de diffusion, mais c'est une personne à Montréal qui décide pour 10 territoires au Québec. La seule place où on a des dinosaures qui ne veulent pas s'ouvrir, c'est la radio commerciale. À Montréal, ce n'est pas grave, il y a plein de médias alternatifs. C'est en région que c'est dur.»

Selon Éli Bissonnette, le prochain grand défi sera d'intégrer les fournisseurs Internet comme Bell et Vidéotron dans l'équation du revenu des créateurs. «Il faut faire en sorte qu'il y ait un retour pour le produit qui est téléchargé. Les fournisseurs font leur promotion en vendant plus de téléchargement, plus rapide, plus de bande passante. Ils disent qu'ils ne sont que le tuyau et ils blâment le consommateur. C'est un des gros combats.»

Pierre Thibault se fait philosophe. «Les "jeunes" comme nous s'installent dans des rôles. Même chez les journalistes, Olivier Robillard-Laveaux au Voir ou Olivier Lalande. Si on continue d'avancer, on va avoir l'âge des vénérables puissants et on fera peut-être tomber ça. Non?»

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