Concerts classiques - Vrais amis, vraie musique de chambre

À son origine, la musique de chambre était faite pour des amis connaisseurs voulant passer une soirée intelligente en jouant chacun de son instrument favori. On a renoué avec ce sentiment samedi soir au Domaine Forget. Le violoniste et directeur artistique de l'Orchestre du Centre national des arts d'Ottawa (OCNA), Pinchas Zukerman avait invité avec lui des collègues pour partager la scène de la salle Françoys-Bernier.

Tout d'abord, il donne la chance à trois jeunes pour un mouvement de trio à cordes de Schubert. Il s'agit du premier mouvement d'une des nombreuses oeuvres avortées de Schubert, sorte d'exercice de composition d'un jeune homme de 17 ans. La musique est intéressante sans être de haute voltige et l'interprétation fut assez bonne pour qu'on ne pense pas avoir perdu un seul moment de son temps avant le quintette de Mozart.

Car voilà le gros morceau musical de la soirée. Mozart l'a écrit un peu pour lui. Le choix d'un quintette avec deux violons, deux altos et un violoncelle, plutôt que la plus usuelle formation qui ne compte qu'un alto et deux violoncelles, montre à la fois la faveur que Mozart portait à cet instrument (dont il aimait jouer) et le fait que dans les voix intermédiaires se trouvent nombre de secrets intimes.

Dès le premier mouvement, le ton est donné. Personne ne tombera dans le pathétique; les musiciens resteront dans la rigueur et laisseront parler la partition. Il faut dire qu'avec Pinchas Zukerman au premier violon, qui mène tout à la fois (et un peu trop souvent peut-être) comme «soliste», mais aussi comme chef, l'expansivité est rare. À ce chapitre, on ne lui tient aucunement rigueur; il sait tenir les rênes quand il le faut, mais laisse aussi la place à toutes sortes de libertés dans les échanges entre ses collègues. L'unité de conception est donc totale, même si parfois la réalisation reste un peu terne. On est habitué à des visions plus mûries par des formations établies, ce qui permet alors une plus grande unité d'ensemble.

Dans ce qu'on a entendu, il ressort donc des moments où l'on sait ce qui se trame; je pense ici à certains passages mineurs du mouvement lent où, en trois notes, un alto vient rappeler que, si le vernis est joli, le bois qu'il recouvre montre son histoire par ses veines. Le jeu est donc irréprochable et d'une pudeur louable. Pourtant, il manquait ce petit rien pour que le je-ne-sais-quoi soit un peu moins indifférent. Si le mouchoir cachait le sanglot avec un art consommé de l'intégrité, les passages où l'on perçoit l'écho de celui-ci sont resté trop discrets.

Cela dit, une des grandes force de cette interprétation fut de toujours susciter l'attention. La violoncelliste n'écrasait pas sa partie, ne faisant que souligner le refus de la cadence, le besoin d'aller plus loin sans trop oser, tout comme elle répondait ou parlait sans ostentation. Les altos agissaient remarquablement; sous le chant des violons — de celui de Zukerman surtout — ils ont occupé toute la place qui leur est due. Malgré tout cela, on sentait encore plus le besoin de bien garder cela en place, plutôt que de s'y abandonner, ce qui rend la respiration plus souple et donne plus d'intention à la ligne directrice plutôt qu'à ses éléments constituants.

Dans Souvenir de Florence cependant, chacun était dans son élément: le panache ouvert et généreux, sans racolage. Certains interprètes forcent un peu la charge virtuose; rien de cela ici. Encore une fois, la classe règne. Avec une telle maîtresse, menée avec une telle maestria, non seulement l'oeuvre ne perd rien de son efficacité, mais une telle attitude artistique gomme la vulgarité de certains passages, plus évidente sous d'autres archets.

La sonorité est homogène, puissante; la précision époustouflante, l'énergie et la conviction contagieuses. C'était presque orchestral, tout en demeurant très clair dans les traitements de contrepoint si caractéristiques de la musique de chambre. Donc, tout à fait à l'unisson des voeux de Tchaïkovski. On l'a bien compris: être léger ne veut pas dire se montrer vain ou vide. Zukerman nous a convaincus encore une fois qu'il se révélait toujours un des plus grands musiciens de l'heure.