Vitrine du disque - 8 avril 2011

Classique
HAYDN
Sonates pour piano (vol. 2): Sonates Hob. XVI:18, 35, 37, 44, 47 bis (nos 19, 20, 32, 48, 50). Jean-Efflam Bavouzet (piano). Chandos CHAN 10668 (SRI).

Faut-il adopter le langage du hockey pour se faire entendre? Bon, alors , «on va vous causer des vraies affaires». Dimanche à 19h, l'Orchestre national de France rend visite à Montréal. Le soliste est l'un des pianistes les plus admirables et raffinés de la scène internationale. Il s'appelle Jean-Efflam Bavouzet, il n'est pas Chinois, n'a pas de contrat à millions pour enregistrer la musique du dernier jeu Nintendo (oh, pardon; Xbox). Il va jouer Beethoven tout simplement; pas le programme de croque-mort de la Fleming, ou les défis inaccessibles de la toujours-pas-retraitée Kiri Te Kanawa. Et vous savez quoi? La salle est remplie au tiers! Si vous voulez vérifier pourquoi cela vaut le coup de sortir dimanche (réservation: 514 842-2112), écoutez ce Haydn tombé des cieux cette semaine. C'est beau, la classe... et ça change du hockey!

Haydn, Sonate N50, 1er mvt, Jean-Efflam Bavouzet

Christophe Huss

Réédition
BRIDGE OVER TROUBLED WATER
40th Anniversary Edition
Simon and Garfunkel
Columbia - Sony

Existe en deux configurations. Ou plutôt quatre. L'originale: les onze chansons du vinyle et rien d'autre. La version anniversaire de 2001, avec des démos en sus. Et maintenant, au choix, le CD double qui accole le Bridge d'origine (sans les démos) à un autre disque déjà paru, montage d'extraits de spectacles factuellement intitulé Live 1969, et la version de luxe qui ajoute un DVD à l'affaire. L'étrangeté dans tout ça est que je voudrais bien tous les suppléments sans le disque ordinaire. Puisque je l'ai. Et que ce n'est pas mon S & G préféré: certes, un chef-d'oeuvre consacré, mais je le trouve décousu, trop électrique, trop Paul Simon déjà solo (les rythmes africains dans Cecilia, l'insupportable flûte de pan dans El Condor Pasa). Bookends, l'album précédent, est bien plus cohérent. Le Live 1969 et le docu d'époque Songs of America sont ici les vrais attraits: rien n'égale les harmonies à chaud des vieux copains du Queen's.


Sylvain Cormier


Folk-rock
The Golden Record
Little Scream
Outside Music

Il y a de cela 15 jours, j'ignorais totalement l'existence de Laurel Sprengelmayer. Et aujourd'hui, j'ai peine à cesser d'écouter son album The Golden Record. Fille de l'Iowa, la musicienne vit désormais à Montréal et vient de faire paraître un premier disque sous le nom Little Scream. À travers 10 titres folk-rock, la chanteuse oscille entre les perles aériennes (The Heron and The Fox) et les titres bien ancrés dans un sol poussiéreux. On est au pays de Plants and Animals, de Neil Young, de Cat Power, de PJ Harvey, avec une touche lunaire sur certains titres. La voix de Little Scream n'est pas singulière, mais sait porter l'émotion et possède un je-ne-sais-quoi de viscéral. The Golden Record est mené par les guitares acoustiques et électriques, mais laisse entendre du piano, des claviers, de la flûte et des violons. Elle a eu l'aide du gratin rock indé du Montréal anglophone (Arcade Fire, Silver Mt. Zion) et même d'Aaron Dessner, de The National. Je vous le suggère à grands cris.


Philippe Papineau

Musique savante
ASFÂR
Le Trio Joubran
World Village

Oudistes et compositeurs improvisateurs, les trois frères Joubran sont marqués par la blessure de la Palestine, leur terre fracturée. Mais si leur musique repose toujours sur les maqâms orientaux, leur quête les rapproche maintenant davantage de l'Espagne, ou plutôt de l'histoire commune que partagent les peuples méditerranéens. D'où l'idée du voyage que signifie Asfâr. On se sent parfois enveloppés par une forme de duende subtil avec les silences orientaux. On fait appel dans quelques pièces à Dhafer Youssef, dont les mélopées deviennent comme des cris célestes. On joue les raclements, les montées ou les descentes par vagues, les crescendos, la gravité des atmosphères, la diversité des timbres sonores, la pureté des émotions et la précision dans les lignes mélodiques de cet art monodique. Cela, sur les frappes caverneuses ou très sensibles du percussionniste Youssef Hbeisch, le quatrième mousquetaire. Le disque est d'une beauté saisissante.


Yves Bernard

Classique
VENEZIA
Sonates et Sinfoniae de Rosenmüller, Legrenzi et Stradella. The Rare Fruits Council, Manfredo Kraemer. Ambronnay AMY 028 (SRI).

Manfredo Kraemer est non seulement un violoniste surdoué, il est aussi l'un des esprits les plus aiguisés de la sphère baroque. Cet Argentin, qui a fait les beaux jours du Musica Antiqua Köln de Reinhard Goebel, est surtout connu comme le «Konzermeister» du Concert des Nations et d'Hespèrion XXI de Jordi Savall. En 1997, il a fondé The Rare Fruits Council, qui s'est signalé par des enregistrements de référence de la musique de Biber chez Arcana. De Biber à Rosenmüller, il n'y a qu'un pas. Kraemer, dans ce lumineux programme enregistré à l'abbaye d'Ambronnay en 2010, cherche surtout à débusquer les influences italiennes chez ce dernier. Et de la «source» supposée, Legrenzi, il passe à l'exubérant Stradella, joué avec un ludisme provocateur (cf. Sinfonia IX, plage 7). Baissez le niveau sonore pour savourer cette subtile musique instrumentale.

C. H.

Chanson rock
JAMAIS SEUL
Johnny Hallyday
Warner

Suivez mon regard. Matthieu Chédid, quand il fait l'-M-, aime faire le Hendrix. Johnny Hallyday, lui, aime à répéter qu'il a bien connu Jimi fin 1966 début 1967. Le mythe de l'un, la mythomanie de l'autre, c'était fait pour se coltiner. C'est arrivé. Johnny le survivant et Matthieu le gentil génie se sont alliés. Ça donne un disque curieusement fascinant, le plus années 1960-1970 de Johnny depuis ses propres années 1960-1970, et vu que c'étaient les meilleures de Johnny, ça nous fait du bon Johnny avec de fichues bonnes guitares estampillées d'époque. L'ami Matthieu n'a pas peur des références et Johnny n'a plus peur de rien, alors ça colle. Hommage sans ambages à Hendrix (Guitar Hero), ballade profession de foi (Vous n'aurez pas ma peau), country à coeur ouvert (La Douceur de vivre), duo pour rigoler (England), chansons d'amour à Laeticia et à la petite Jade, le fils Chédid a fourni à Johnny du sur-mesure et Johnny a répondu, à hauteur d'homme ET plus grand que nature. Épatant.


S. C.

World trad argentin
Primero
Irem Bekter Quintet
Malasartes / Dame

Les Argentins vous le diront: Irem Bekter est argentine, en profondeur, avec l'accent et les inflexions de la langue et la pleine maîtrise des rythmes irréguliers du nord du pays. Âme forte à la gouaille dans la plainte, elle chante le cri de la terre et ressent la respiration de la voix autochtone. Actrice, elle joue avec les mots, les ralentit, se fait grave, intime, triste, romantique et même aérienne. Danseuse percussionniste, elle pénètre les voies de la chacarera rythmée, la zamba ronde et lente ou la podorythmie du zapateo. Elle est accompagnée d'un groupe très polyvalent qui sait la mettre en valeur tout en élargissant largement les structures de base vers le jazz et la musique improvisée. Mais l'histoire de la vie d'Irem rappelle qu'elle est aussi turque, britannique et maintenant montréalaise. À la fin du disque, elle ouvre vers la Turquie. Elle est l'une des plus belles découvertes montréalaises des dernières années.


Y. B.