Musique classique - Opéra au cinéma: le 3D maintenant!

Bryan Hymel et Christine Rice dans Carmen<br />
Photo: Source Covent Garden Bryan Hymel et Christine Rice dans Carmen

Aujourd'hui sont organisées les premières diffusions, dans 29 cinémas du Québec, d'un opéra en 3D. Il s'agit de Carmen, enregistré au Royal Opera House Covent Garden de Londres. On n'arrête pas le progrès... Mais encore faut-il que cela en soit un!

Le film Carmen3D, production de la firme RealD et de l'opéra londonien, a été réalisé lors de trois représentations publiques, filmées par cinq caméras. La production, bien connue, est celle de Francesca Zambello, précédemment filmée, en décembre 2006, par Jonathan Haswell pour le DVD de référence, mettant en vedette Jonas Kaufmann et Anna Catherina Antonacci.

Par rapport à ce film antérieur, la nouvelle version est confiée à de seconds couteaux. La familiarité très relative de Don José (Bryan Hymel) avec la langue française et la volonté de toucher un public attiré par le 3D ont amené les producteurs à sabrer conséquemment dans les dialogues. Dans la fosse, en lieu et place d'Antonio Pappano, nous avons droit à Constantinos Carydis, qui plombe Carmen par une direction plate, léthargique, ponctuée de subites accélérations.

Musique et technique


En ce qui concerne la rencontre de la technologie 3D et de l'opéra, le Met peut dormir sur ses deux oreilles et s'épargner de coûteux investissements. Ce Carmen 3D, plus expérimental qu'abouti, est une curiosité plus qu'une révélation. Malgré quelques plans ponctuellement saisissants, tel celui sur le couple Carmen-Don José après son pacte de sang dans la taverne de Lilas Pastia, les problèmes cinématographiques, musicaux, techniques et scéniques s'additionnent.

Sur le plan de la technologie, les déplacements rapides entraînent un effet stroboscopique (mouvements saccadés), comme lorsque des images numériques sont trop compressées. C'est évident lorsqu'on voit le chef s'agiter lors de l'ouverture et cela se confirme lorsque les cigarières, au premier tableau, courent sur scène.

Sur le plan musical, le 3D renforce ce que l'on peut appeler «le malaise du traveling avant». Il existe déjà, de manière latente, dans les captations bidimensionnelles d'un concert orchestral, où l'impact sonore est le même, que l'orchestre soit filmé de loin en plan large ou cerné de près. Le spectateur, dans un intervalle temporel court, occupe deux places très différentes mais entend exactement la même chose.

En 3D, ce malaise s'accroît, puisque, avec le relief, les chanteurs semblent se rapprocher physiquement de nous, mais ne chantent pas plus fort pour autant. Relief de l'image, mais unidimensionnalité invariable du son: le hiatus est patent.

Le relief, un faux ami


La scène et le cinéma sortent-ils gagnants de l'emploi de cette technologie? Probablement pas. Sur un plan subjectif, on qualifiera le procédé d'inutilement fatigant. Je suis sorti de la pause (et à la pause!) en titubant presque. En effet le relief de chaque plan demande à être décodé et compris et entraîne, du moins chez certains spectateurs, une sorte de stress cérébral qu'il serait intéressant d'étudier physiologiquement.

La captation 3D d'un opéra est plus que périlleuse en matière de rythme de montage, car il faut laisser un plan s'installer sur le plan musical, mais aussi technologique et physiologique. S'ajoutent objectivement à cela quelques problématiques délicates à gérer dans des captations de spectacles non intimistes: la nature des plans qui se succèdent, la manière dont ils se succèdent (l'emploi occasionnel de légers fondus enchaînés s'ajoute aux artéfacts stroboscopiques) et la gestion des protagonistes sur scène.

On comprend assez vite que le personnage ou l'objet se rapprochant de l'objectif sort de l'écran. Ainsi, lorsqu'un plan large succède à un plan serré, un personnage majeur qui se trouvait devant vous peut être instantanément relégué. Le «naturel» du 3D devient alors catalyseur d'artificialité.

Si l'on pourrait raisonnablement envisager de filmer en 3D le Cosi fan Tutte de Mozart mis en scène par Claus Guth à Salzbourg, avec ses six personnages, sa gestion sereine du temps et de l'action et ses décors épurés, des opéras de foule, comme Carmen, présentent beaucoup de risques. Un personnage annexe se retrouvant proche de la caméra peut vous «sauter aux yeux». Chaque plan est un tableau, et la gestion de ce tableau, en superposition de l'action musicale et dramatique, est un défi énorme, voire insurmontable.

J'ai donc bien l'impression d'avoir assisté à une expérience qui méritait d'être tentée, et peut sensibiliser à l'opéra quelques amateurs de technologie, mais qui ne m'apparaît pas comme une voie d'avenir gérable, musicalement et cinématographiquement.