Vitrine du disque - 4 mars 2011

Classique
VERDI
Requiem. Frittoli, Borodina, Zeffiri, Abdrazakov, Chœur et Orchestre symphonique de Chicago, Riccardo Muti. CSO Resound CSOR 901 1008 (Naxos).


«Disque classique de l'année» aux récents Grammys, voici la 6e version de cette œuvre à paraître en un an, après celles de Colin Davis, de Temirkanov, de Pappano, de Lopez-Cobos et de Rilling. C'est aussi l'approche la plus intéressante, avec celle, très agissante, de Pappano. Muti en est à son troisième enregistrement du Requiem et s'assagit progressivement. En fait, il approche l'œuvre avec plus de recueillement, de manière à la fois lyrique et profonde. Impressionnante: la culture vocale italienne que le chef parvient à communiquer à tous les protagonistes, avec des sons légèrement couverts, des forte résonnants mais pas durs... Le quatuor donne satisfaction, basse en tête. Des deux voix féminines parfaitement assorties, celle de Barbara Frittoli a le plus vieilli. Son vibrato désormais large est le petit bémol de cette excellente production.

Verdi: Lacrimosa

Christophe Huss

Rock'n'roll
ROCK'N'ROLL PARTY
Honoring Les Paul
Jeff Beck et invités
Atco - Warner


Je vous dis Jeff Beck, vous pensez Yardbirds, Beck's Bolero, la fluidité faite homme. Au Centre Bell l'an dernier, je fondais, vous fondiez, nous nous répandions. Lui, je le sais pour lui avoir parlé le lendemain du show, c'est quand on évoque Cliff Gallup, Hank Marvin, Les Paul, qu'il fait des galipettes. Cliff l'oublié, guitariste de Gene Vincent, Hank l'élégantissime styliste des Shadows, Les le génial patenteux, inventeur de la guitare solid body et du slap echo. Les trois, mais surtout Les Paul, sont au programme de cette célébration menée par Beck à l'Iridium Jazz Club de New York, là même où l'incroyable Les occupait ses lundis de nonagénaire encore leste. Beau party rockabilly swing que celui-là: Jeff peut tout faire et fait tout, Imelda May est sa Mary Ford ET sa Julie London, Gary US Bonds reprend son New Orleans, Brian Setzer ajoute un peu d'Eddie Cochran, etc. Meilleur en CD qu'en DVD, surtout en auto.
Sylvain Cormier

***
Chanson
Somos
Juan Sebastian Larobina
La Pruche libre / DEP



C'est comme si Gardel et la Bolduc faisaient la fête dans une cantina mexicaine. Du premier, Juan Sebastian Larobina retient le goût de la terre et de ses folklores, qui, comme la chacarera et le malambo, se campent toutefois bien au-delà du tango. Chez la seconde, il puise les inflexions folkloriques québécoises, la turlutte et les histoires simples ou parfois coquines. Mais le Latino-Gaspésien national pose maintenant de Montréal un regard plus existentiel qu'auparavant. Somos, mais qui sommes-nous? En tant qu'exilés ou à la recherche du pays? Un pays multiple composé de castillan, de lunfardo et d'un peu de français sur une terre universelle aux semences de cumbia autant que de cajun, de tango, de son jarocho, de folk atmosphérique et même de chanson à répondre à la manière des Charbonniers. En résulte une superbe création organique, pas toujours très léchée, de latino del Norte-Sur pure laine. (En magasin le 8 mars)

Yves Bernard

***
Folk / monde
100 Lovers
Devotchka
Epitaph


Le roadie de la formation Devotchka gagne dignement sa paie. C'est du moins ce qu'on peut supposer, considérant tout le bataclan qu'il doit trimballer pour seulement quatre musiciens: theremine, guitares, bouzouki, piano, violons, accordéon, sousaphone, basse, percussions de tout acabit, trompettes et alouette! À l'instar du film Little Miss Sunshine, dont la formation basée à Denver a composé la majorité de la trame sonore, l'univers de Devotchka invite pourtant au road trip, mélangeant les genres issus de nombreuses contrées — dont les musiques slave et grecque, le mariachi, le gypsy, le boléro, le folk et le rock. Ces nombreuses tangentes font parfois en sorte que Devotchka perde son chemin, et les puristes reprocheront à 100 Lovers d'avoir dilué la formule burlesque du band pour se rapprocher des nombreuses émules d'Arcade Fire, mais l'ouvrage demeure tout de même très divertissant et unique en son genre.

Émilie Parent-Bouchard

***
Classique
STRAUSS
«Poésie». Mélodies avec orchestre. Diana Damrau, Orchestre philharmonique de Munich, Christian Thielemann. Virgin 628664 0.


La soprano Diana Damrau avait ébloui les mélomanes de Montréal dans un mémorable concert-bénéfice pour l'Orchestre métropolitain et l'Université Concordia, aux côtés de Renée Fleming et de Joyce DiDonato. On se souvient de leur trio du Chevalier à la rose, mais aussi du numéro de Damrau dans Candide de Bernstein. La soprano nous livre ici «le» récital Richard Strauss comme

peut-être on n'en a jamais eu, Schwarzkopf et Fischer-Dieskau compris! Les parures orchestrales enveloppantes de l'expert Christian Thielemann y sont évidemment aussi pour quelque chose. L'ambitus vocal et expressif de la chanteuse, de la confidence (Waldseligkeit) à l'exaltation (Cäcilie), est déployé avec un naturel confondant, sans les artifices un peu précieux de Schwarzkopf. On aurait quand même pu nous dire que l'enregistrement est capté pour bonne partie en concert.
C. H.

***
Recyclage
DASSIN SYMPHONIQUE
Joe Dassin
Tamdem-Sony - Sélect


Les chanteurs morts ont le dos large et les pistes de voix, exposées à tous les outrages. Demandez à Elvis, à qui il arrive de chanter avec des quidams même pas nés quand il passa de vie à trépas. Suffit que l'ayant droit donne l'aval, la machine s'emballe et le public pas regardant avale la couleuvre. Dassin symphonique? Fatalement, quelque grand argentier allait y penser. Dassymphonique, c'était lié d'office. On dira: ç'a été fait dans le respect de l'Artiste. On ajoutera: vivant, Dassin aurait fini par se la payer symphonique. On dira tout ce qu'on voudra, je dis: violation de domicile. Je dis: l'enregistrement célébré d'une chanson est un témoin privilégié, un monde entier. Une chanson à succès est l'enfant miraculé d'une voix, d'un texte, d'une musique, d'un arrangement, d'un mixage même. Un ami pour la vie. Qu'on trafique une version d'origine du vivant de l'interprète me hérisse déjà. Post-mortem? J'ai un seul mot en tête: profanation.
S. C.

***
Musique africaine
LES PLUS GRANDS SUCCÈS DU CLUB BALATTOU
Volume 1
Artistes variés
Disques Nuits d'Afrique / Select


C'est un disque de danse, un disque rétrospectif, un volume 1 qui permet de revoir à travers son lecteur les déhanchements des fins de semaine ou de réentendre les entractes des concerts de ce club qui est entré dans la légende depuis longtemps. Plusieurs classiques s'y retrouvent en version originale. Du Salif très funky d'il y a quinze ans. Hot Hot Hot au méchant groove au-delà du cliché. 1er Gaou, la chanson d'une génération, par le Magic System. Plus rien ne m'étonne, une incontournable de Tiken. Yeke yeke de Mory Kanté, qui a projeté l'Afrique à l'ère de l'électronique sur la scène internationale. Il y a aussi les styles: du zouk mélodique, du konpa nouvelle génération sensuel et cet éternel soukous frénétique qui a fait la marque de commerce du lieu-culte. Le disque au son vitaminé et lascif se termine d'ailleurs par le refrain emblématique: Balattou Balattou, oh yé yé yé...
Y. B.

***
Folk-country
Blessed
Lucinda Williams
Lost Highway Records


Évidemment, il y a le titre qui accroche: «Blessed», Lucinda Williams? Celle dont la carrière est tout entière construite autour des amours qui font mal, celle dont la voix transporte écorchures et déceptions nagerait maintenant en plein bonheur? Et pourquoi pas? D'autant que la sérénité trouvée ne change rien au fond des choses: sa musique, c'est l'Amérique. Ses textes aussi. C'est tout. Et il faut écouter Soldier's Song pour immédiatement comprendre pourquoi le magazine Time l'a élue meilleure songwriter américaine il y a dix ans. Et pourquoi c'est encore vrai. Il y a là tout l'art de Williams: écriture puissante, précise, simple et forte, sur une progression d'accords qui touchent les bonnes cordes. Et la voix: du relief, un gros grain qui remue. Ballade acoustique type de Lucinda Williams, comme il y a ailleurs du rock, du blues ou du country à la Williams. À 58 ans, une pertinence absolue. Suggestion? L'édition Deluxe, qui comprend les démos acoustiques des 12 chansons.


Guillaume Bourgault-Côté