André Mathieu qui pleure

Cette semaine, Analekta et Alain Lefèvre avaient réuni la presse pour le lancement du dernier disque consacré par le pianiste à André Mathieu. On y trouve le Trio et le Quintette avec piano, présentés au dernier Festival de Lanaudière.

Cela fut un des phénomènes de l'été 2010: 3500 personnes à l'amphithéâtre Fernand-Lindsay venues voir Alain Lefèvre, son frère David et le Quatuor Alcan pour un concert de musique de chambre! On découvrait ce soir-là le Trio et le Quintette d'André Mathieu, deux oeuvres qui tranchent avec la faconde et le romantisme généreux que l'on associe au compositeur québécois.

Mathieu libre?

Ces deux oeuvres font l'objet du disque, en magasin depuis le 1er février. La réécoute tempère l'écart perçu lors du concert entre le Trio de 1949 et le Quintette de 1953. Les conditions d'écoute peut-être, ou un tissage musical plus serré lors de l'enregistrement: le Trio gagne ici une cohésion qui nous avait échappée lors de l'audition en public. La douleur des deux dernières minutes du 1er mouvement, où l'air et le son semblent se raréfier, est vraiment poignante.

Dans ces oeuvres, le langage est plus chromatique que mélodique, plus post-debussyste que post-rachmaninovien. La notice cite un éminent témoin de l'époque, le critique du Devoir Jean Vallerand: «Le Trio révèle un Mathieu libre, un Mathieu solitaire, un Mathieu qui cède dans son art à une expérience spirituelle présentée avec brutalité et avec une sincérité sans contrainte. Par cette oeuvre, l'auteur entre dans la grande tradition de la musique.»

Le Quintette se situe exactement dans cette veine du tumulte intérieur du créateur dans un langage qui prend racine dans la musique française de l'avant-Seconde Guerre mondiale. Ce n'est plus un Mathieu qui cherche à plaire, mais un Mathieu qui met ses tripes sur la table. On est loin des pianothons, et de l'image de «basse musique» que certains véhiculent encore aujourd'hui. Le couplage avec le Concert de Chausson coule de source, sans aucun hiatus. Et l'interprétation en est tout aussi passionnée.

Se dire que le Mathieu que le Québec a perdu est, au fond, celui qui avait cette musique-là en lui est sans doute encore bien plus douloureux et tragique. Écoutez le thème qui émerge à partir de 4 min 15 s dans le 1er mouvement du Quintette...

La fin d'une époque

Il est symbolique de voir Alain Lefèvre boucler la boucle et refermer la porte avec ce Mathieu qui pleure. Il était facile de constater son ras-le-bol mardi dernier, répliquant à ceux qui insinuent qu'il s'est intéressé à Mathieu pour se faire un nom et de l'argent: «Madame Mathieu est vivante et la musique de Mathieu n'est pas dans le domaine public.» Après 110 000 disques vendus tout de même, Lefèvre se souvenait du premier travail de défrichage «où il n'y avait pas de partitions et où les orchestres au Québec étaient crampés.»

Il passe maintenant le flambeau aux «artistes québécois qui, au lieu de sortir des Russes, des Belges ou des Suisses inconnus, peuvent aussi défendre la musique de chez eux», soulignant qu'il y a encore matière pour plusieurs disques: «un 1er Concerto pour piano, des oeuvres pour violon, violoncelle, des compositions symphoniques», ainsi que des partitions pour piano seul d'un grand intérêt.

Lefèvre va maintenant jouer Mathieu uniquement à l'étranger et défendre des compositeurs vivants, à commencer par François Dompierre qui lui a composé 24 Préludes et Walter Boudreau, qui écrit un concerto pour piano.

Mathieu Quintette