Momentanément seul

L'album seul au piano, en cela, est une sorte d'au revoir au créateur solitaire de l'adolescence, dont le désir d'expression motiva dix ans de carrière.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L'album seul au piano, en cela, est une sorte d'au revoir au créateur solitaire de l'adolescence, dont le désir d'expression motiva dix ans de carrière.

Il aura 30 ans en mai. En septembre, Pierre Lapointe fêtera les dix ans de sa victoire à Granby, qui entraîna la déferlante que l'on sait, flot ininterrompu de mellifluentes mélodies, flopée de trophées, mal-aimés milliers par milliers rassemblés, mutations diverses. Ça sent la fin d'étape. À tout le moins le moment à marquer. Le temps d'une pause piano dans le jardin de ses belles vénéneuses d'hier et d'avant-hier. Profitons-en, demain est déjà après-demain, et il y a foule dans le carré de sable de la création.

Depuis le spectacle des cent ans du Devoir, ma grande incursion de l'autre côté du miroir, j'ai une nouvelle question pour les chanteurs; je la pose en début de rencontre, c'est plus fort que moi, je veux savoir. Comment vous faites, vous autres, le lendemain? Ce vide abyssal après le trop-plein? «Après Mutantès, j'ai fait un "burn-out", lâche Pierre Lapointe en riant. C'est amusant que tu vives ça à ton tour.» Amusant? Vertigineux, terrifiant. On vit le plus grand soir d'une vie, et puis c'est fini. Comment ne pas mourir un peu? «C'est carrément ça, c'est une mort. Tu ne sers plus à rien. Chaque projet est une vie en accéléré, ça naît, ça grandit, ça se construit, ça a lieu, et puis c'est fini. C'est bien pour ça qu'on se lance le plus vite possible dans un autre projet intense et extraordinaire. Surtout les premières années...»

Télescopage

Ça m'épuise rien que d'y penser. Les montagnes russes émotionnelles, tout le temps. Et le coeur tient? Et le corps suit? «La grande découverte qu'on fait, quand on a la chance de vivre ça plus qu'une fois, c'est que le vide est réparateur. Avec le temps, ça finit par être sain, agréable et beau. Ça s'accepte, on finit par vivre le vide avec confiance. T'as pas besoin de le remplir tout de suite. T'es en jachère, tu laisses reposer la terre. Mais je dis ça maintenant, après dix ans de carrière.»

Déjà? Dix ans, Pierre? Déjà le temps de l'album qui revisite dix ans de chansons? Déjà le disque anniversaire, un «Pierre Lapointe seul au piano» se promenant dans un répertoire qui remonte jusqu'à La Boutique fantastique (la chanson cachée). C'était hier, Pierre Lapointe chantant Le Colombarium et La Boutique fantastique en finale du Festival de la chanson de Granby. Fulgurance. Ça se télescope, quand j'essaie de mettre ça en ordre dans ma tête: le prix de l'Académie Charles-Cros, c'était quand? Avant ou après la grande bringue symphonique avec Yannick Nézet-Séguin aux FrancoFolies? Je dois consulter la bio: Charles-Cros en 2005, les Francos en 2007. Et la fois où Brigitte Fontaine vint chanter avec lui à La Cigale? Et la fois du Consort contemporain, les chansons transfigurées? C'était un soir de novembre, puisque c'était au Coup de coeur francophone, mais quel novembre?

Je revois Pierre me hélant d'une auto, dans le demi-cercle débarcadère de Radio-Canada, brandissant un CD maison, avec trois chansons du spectacle dessus. Dont la plus étonnante version de Maman entendue à ce jour. Elle est dans le concert piano, Maman. Deux par deux rassemblés aussi. Je me souviens parfaitement de ma première écoute de La Forêt des mal-aimés, comme si c'était maintenant. Poupée de cire, poupée de son en filigrane de Deux par deux rassemblés, toute une culture de chanson pop en une seule chanson et un seul jeune homme sombre.

Dix ans de carrière, la moitié de mes vingt ans au Devoir (j'accuse le coup, décidément). «Pendant tes premiers dix ans, j'étais enfant, j'étais ado, j'arrêtais pas d'avoir des idées et les gardais en dedans, c'était tout compressé, j'étais une bombe d'idées, fallait que ça sorte, que ça explose. Et puis pouf, la reconnaissance est arrivée, et c'était grisant et malaisé en même temps parce que je savais que je n'avais rien fait, ou si peu. Ça se bousculait à la sortie, dans l'urgence.» Dans les entrevues, je l'entends encore, tout énervé, fébrile, ça se bousculait au portillon. Embouteillage d'idées, ça fuyait de partout. «L'empressement faisait que je n'étais jamais vraiment satisfait, je trouvais que je bâclais tout... C'est ça qui a le plus changé, à l'approche de la trentaine. La stimulation, le désir, l'envie de créer, c'est là plus que jamais, les idées ne manquent pas, mais je suis "game" d'attendre.»

Des familles de création

Il déclare non sans fierté qu'il lui est arrivé de ne pas écrire de chansons pendant un an et demi. «Je suis auteur-compositeur pareil quand j'écris pas. Les dix ans de carrière, c'est ça. Une certaine confiance. Mes attentes ont changé, ma vision du succès aussi. C'est le "fun" qui commence. Le vrai travail aussi. Je suis passé de l'autre côté du succès commercial. Je ne sais pas si mes prochains projets vont avoir autant d'impact médiatique et populaire, mais c'est sans importance, et je dis ça vraiment sans prétention.»

Vraiment. Pierre Lapointe n'est pas naturellement une vedette. Il faut voir à quel point il passe inaperçu au café où la rencontre a lieu. Pour attirer l'attention, il faut qu'il donne de la lumière. Se transforme en extraterrestre comme dans Mutantès. Autrement, pas d'aura, pas de halo. Tout juste un look étudié. «Ce qui compte, désormais, c'est la démarche de création. À plusieurs.»

Il explique. Il aime expliquer. «La musique que je fais pour le film Le Vendeur, de Sébastien Pilote, le Conte crépusculaire que je crée avec David [Altmejd] à la galerie de l'UQAM [représentations du 4 au 7 mai], c'est d'abord le plaisir de travailler avec des gens forts. Mutantès, c'était ça aussi. Rassembler des familles de création fortes, mêler les artistes et les arts. Voir ce que mes idées vont devenir dans la tête des autres, et celles des autres dans la mienne.»

L'album seul au piano, en cela, est une sorte d'au revoir au créateur solitaire de l'adolescence, dont le désir d'expression motiva dix ans de carrière. «C'est plus audacieux que Mutantès, pour moi. J'ai longtemps éprouvé un complexe à me montrer seul au piano. Je n'ai jamais su lire la musique, je pochais haut la main mes cours de musique classique. Je ne me trouvais pas intéressant, tout seul. J'avais quelque chose à régler, je le règle, et ça donne un disque qui n'est pas un bête "best of" et qui souligne les dix ans.» C'est Pierre Lapointe seul comme au premier jour, mais différemment, et surtout, momentanément.

«Ça me donne juste plus le goût de retrouver mes familles de création, et d'en constituer d'autres.» Les dix prochaines années seront celles des collaborations et des expérimentations en tous genres. C'est une promesse. «J'ai le désir ET les outils. J'ai les capacités intellectuelles, l'expérience, les moyens financiers, la crédibilité pour convaincre les gens que j'admire de travailler avec moi. Attachez votre tuque!»

Pierre Lapointe: Moi, Elsie


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