Alexandre Tharaud, entre Scarlatti et Mozart

Avec ce disque, Alexandre Tharaud renoue avec les sommets des enregistrements de référence qu’il enchaîna jadis.
Photo: Marco Borggreve Avec ce disque, Alexandre Tharaud renoue avec les sommets des enregistrements de référence qu’il enchaîna jadis.

L'escale québécoise d'Alexandre Tharaud est précieuse, puisque le pianiste français, en pleine année sabbatique, n'est pas censé donner de concerts. Après Québec et Montréal: le silence et les Variations Goldberg de Bach!

Pour ses concerts, aujourd'hui à Québec et demain à Montréal, Alexandre Tharaud retrouvera Bernard Labadie et Les Violons du Roy. Après Bach, au Domaine Forget il y a deux ans, c'est Haydn et Mozart qui seront au programme.

Et pourtant, le Concerto no 9, «Jeunehomme», de Mozart n'était pas sa tasse de thé: «Je ne voulais pas le mettre à mon répertoire; il me semblait long et laborieux, avec des tunnels, dit-il en entrevue au Devoir. Mais Bernard Labadie m'a convaincu: je me suis servi de son désir.» Ce Concerto nommé d'après sa dédicatrice, Mademoiselle Jeunehomme, Tharaud le jouera pour la première fois. Évidemment, il a changé d'opinion à son sujet: «Je l'ai approfondi, et je l'ai aimé très rapidement. Ce qui me fascine, c'est le deuxième mouvement; un véritable air d'opéra. Le piano n'a jamais été aussi proche de la voix humaine chez Mozart. Et il y a l'énergie exubérante du Finale avec ce menuet — et pas n'importe lequel — en plein milieu.»

Dans le Concerto en ré de Haydn, même s'il connaît bien les cadences écrites par Wanda Landowska — et jouées par Marc-André Hamelin —, Alexandre Tharaud nous promet ses propres cadences. Ces passages où le pianiste s'exprime seul, Tharaud, comme Landowska, les a voulus développés: «Ce concerto mérite des cadences longues.» En plus, le pianiste nous promet «des clins d'oeil à Mozart dans chacune des cadences».

Le disque

Mardi dernier paraissait chez Virgin Classics le nouveau disque d'Alexandre Tharaud. Des 555 Sonates (et quelques autres découvertes depuis qu'elles ont été cataloguées) de Domenico Scarlatti, il en a retenu 30. Au final, 18 ont été captées dans la miraculeuse salle de La-Chaux-de-Fonds en Suisse, où Éric Le Sage a enregistré ses disques Schumann; là aussi où Claudio Arrau avait laissé ses ultimes témoignages discographiques.

Le programme fait la place belle aux inspirations hispanisantes de Scarlatti et à la virtuosité (écoutez un extrait de la Sonate K. 29 sur notre site Internet). Au milieu de ce festival, quelques aires de repos, dont une inoubliable Sonate en ré mineur K. 32 (plage 12), un chant profond et douloureux.

Avec ce disque, Alexandre Tharaud renoue avec les sommets des enregistrements de référence qu'il enchaîna jadis chez Harmonia Mundi: Rameau, Bach, Couperin, Chopin. Outre l'interprétation, ludique jusqu'à l'euphorie, et la prise de son, on remarque le réglage millimétré de l'instrument. «J'ai eu la chance pour ce disque d'avoir Kazuto Osato, le plus grand accordeur au monde.» Tharaud avoue être un «client difficile». «En enregistrement, je suis très compliqué; je me pose beaucoup de questions. De plus, je fatigue et passe par des moments de désillusion et de joie, précise-t-il. J'ai pu exprimer tout ce qui me passait par la tête et Kazuto Ozato, un vrai artiste, pouvait trouver une couleur, un éclat, en quelques minutes.»

Alexandre Tharaud a tenu à remercier l'accordeur, car il pense qu'«un disque est autant le résultat du piano, et de son "docteur", que du travail du pianiste».

Quant à son année sabbatique — sept mois, en fait —, Tharaud la passe à travailler les Variations Goldberg de Bach, heureux de ce «rythme intérieur beaucoup plus stable». Travailler sans pression, sans rendez-vous lui a permis de «passer toute un après-midi sur une page; sur deux lignes, même en prenant un plaisir fou, sans souci d'être efficace». Le pianiste cherche aussi «de nouvelles couleurs», réfléchissant à sa technique en regard de sa «morphologie d'aujourd'hui».

Si le concert lui manque, c'est surtout pour le rapport au public, mais, ajoute-t-il, «je comprends des pianistes comme Glenn Gould, qui ont voulu fuir cette pression permanente».

Alexandre Tharaud: Scarlati Sonate K29 (fin)



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