Musique classique - Louis Lortie scrute Beethoven

Louis Lortie<br />
Photo: Elias-Seldy Cramer Louis Lortie

L'éditeur anglais Chandos vient de faire paraître en coffret une intégrale des Sonates pour piano de Beethoven. Au piano, pour la première fois dans l'histoire de l'enregistrement, un pianiste québécois: Louis Lortie.

Le coffret Beethoven de Louis Lortie est un objet que l'on désespérait de voir publié un jour. Débuté à l'automne 1991, le projet d'intégrale fut mené à un train raisonnable jusqu'en 1994, avec cinq volumes. Il fallut ensuite attendre quatre ans pour l'enregistrement, en décembre 1998, des Sonates no 11 à 20.

C'est là que sembla s'interrompre la relation entre le pianiste montréalais et son éditeur. L'intégrale, à laquelle manquaient sept sonates (nos 22, 23, 24, 25, 27, 30, 31 et 32), allait-elle rester inachevée, comme celle d'Emil Guilels chez Deutsche Grammophon, interrompue, elle, par la mort de l'artiste?

Lorsqu'on a revu Louis Lortie sur étiquette Chandos il y a un an pour le premier volume d'une intégrale Chopin, on pouvait deviner que le pianiste insisterait pour parachever la collection Beethoven. Ce fut fait en décembre 2009 et juin 2010, avec l'enregistrement des trois dernières sonates. C'est même

Ralph Couzens, fils du fondateur et directeur général de Chandos, qui posait les micros et supervisait les sessions. Cette implication est un gage de qualité: on connaît la merveille acoustique créée par Couzens autour du piano de Jean-Efflam Bavouzet dans Debussy.

Leçon d'histoire

Louis Lortie n'est pas le premier Canadien à enregistrer le fameux cycle. Anton Kuerti, Canadien d'origine autrichienne, l'a fait avant lui. Son intégrale est disqualifiée, justement, par une prise de son épouvantable. Glenn Gould s'est mesuré à Beethoven parfois par passion, parfois par bravade, enregistrant tout de même une vingtaine de sonates sur les trente-deux.

L'acte très symbolique de jouer et d'enregistrer les 32 sonates de Beethoven marque assurément une vie d'artiste. Ce défi est pourtant assez «récent» sur le plan de l'histoire de l'interprétation. Il a fallu attendre le centenaire de la mort de Beethoven, en 1927, pour que le pianiste autrichien Artur Schnabel remette les 32 sonates au répertoire, lors d'un cycle historique de concerts à Berlin. Auparavant, seules certaines sonates s'étaient maintenues au répertoire. Schnabel (1882-1951) a donc ressuscité les sonates de Beethoven, comme Casals les suites de Bach, Wanda Landowska le clavecin et Alfred Deller la voix de contre-ténor.

Les concerts de 1927 eurent un écho important. Schnabel — auquel on doit aussi le retour au répertoire de l'oeuvre pour piano de Schubert — rejoua les 32 sonates en concert à Berlin, à Londres et à New York dans les années trente et enregistra pour His Master's Voice entre 1932 et 1935 la première intégrale.

Le répertoire a été pendant plusieurs décennies la chasse gardée des pianistes germaniques: le Suisse Edwin Fischer (1886-1960), le Franco-Allemand Walter Gieseking (1895-1956), ainsi que les Allemands Wilhelm Backhaus (1884-1969) et Wilhelm Kempff (1895-1991). À la fin des années cinquante, deux jeunes Autrichiens allaient poser un regard neuf — plus vif et limpide — sur Beethoven: Friedrich Gulda et Alfred Brendel.

Depuis cinquante ans, les 32 sonates se sont diffusées partout et dans toutes les écoles, souvent sous l'impulsion de vieux maîtres — Yves Nat en France, Maria Grinberg en URSS —, parfois sous les doigts de jeunes prodiges, Daniel Barenboïm succédant chez HMV à Schnabel dans une intégrale gravée entre l'âge de 24 et 27 ans!

La limpidité de Louis Lortie

Lorsque Louis Lortie commença l'enregistrement de son cycle Chandos en septembre 1991, le panorama discographique était encore ouvert et accueillant pour de nouvelles propositions artistiques. D'ailleurs, un autre pianiste, Stephen Kovacevich chez EMI, entreprenait au même moment (deux mois, précisément, après Lortie) un parcours, achevé en 2003 et qui peut être considéré, avec la troisième intégrale Brendel (Philips 1996), comme la référence moderne des trente dernières années.

La mise en jachère de l'intégrale Lortie a laissé la voie libre non seulement à Kovacevich, mais aussi à des propositions plus récentes, qui se sont multipliées ces cinq dernières années. Plus que Garrick Ohlsson, Gerhardt Oppitz, Kun-Woo Paik, et les nobodies de tout poil qui se mettent maintenant à enregistrer les 32 sonates, on retiendra les intégrales de l'Anglais Paul Lewis chez Harmonia Mundi et du Hongrois András Schiff chez ECM; le premier en studio, le second en concert; le premier prémédité et creusé; le second libre et donnant l'impression d'être recréé dans l'instant.

Le coffret de Louis Lortie s'inscrit de manière intéressante dans ce panorama. Lortie ne cherche absolument pas à se mesurer aux profondeurs métaphysiques de Kovacevich. Il est moins en quête d'une vision «personnelle» que Paul Lewis, transcendant à son meilleur et maniéré à son moins bon. Le Québécois ne développe pas le côté Vieux-Viennois et post-Haydn de Schiff, avec ses moments parfois magiques (Sonate no 21) et imprévisibles. Sa voie est celle de l'exposition limpide des choses.

Le Montréalais est servi dans sa démarche par une prise de son aussi limpide que son propos. La qualité purement acoustique est un atout majeur de son intégrale. Si, en matière d'intérêt musical, le parcours apparaît logique, homogène, de haute tenue mais moins visionnaire que ceux de Kovacevich, de Schiff et de Lewis (un ordre délibéré...), en matière de confort d'écoute la hiérarchie est inversée. Lortie et les techniciens de Chandos l'emportent assez nettement, car le piano de Kovacevich est capté avec une certaine dureté, les concerts de Schiff sont un peu trop réverbérés et les enregistrements de Lewis sentent le studio.

Avec sa musicalité simple et fluide, sa fidélité au texte musical, la clarté des lignes et le confort acoustique — sans hiatus entre les enregistrements anciens et nouveaux — dans lequel s'inscrivent ses interprétations, Louis Lortie a gravé finalement «l'intégrale Beethoven de l'honnête homme», intègre et classique, qui satisfera notamment tous ceux qui prêtent une attention aiguë à l'alliance entre qualité interprétative et qualité technique.

Son accomplissement, très recommandable, se situe totalement aux antipodes de l'ancienne intégrale canadienne, d'Anton Kuerti, hypersubjective et mal enregistrée.

***

Vient aussi de paraître: un très intéressant coffret pour amateurs de documents historiques: un cycle réalisé dans des studios de radio à Vienne, entre 1953 et 1957, par le légendaire Friedrich Gulda, en général juste avant les enregistrements de sa première intégrale, chez Decca. Orfeo 9 CD C 808 109L (distr. SRI).
2 commentaires
  • Stéphane Martineau - Inscrit 18 décembre 2010 09 h 41

    Encore merci M.Huss

    Une fois de plus des informations utiles pour les amateurs de belle musique. Une critique juste, mesurée, qui donne le goût d'explorer. Il est seulement dommage que nous soyons si peu désormais à goûter cette musique et que, par conséquent, les éditeurs se font très prudents en matière de nouveaux projets.

    Joyeux temps des fêtes à vous M. Huss et à tous les amateurs de musique classique.

  • Jacques Lalonde - Inscrit 18 décembre 2010 12 h 05

    Un guide incontournable

    Votre présentation étoffée des grandes interprétations des sonates de Beethoven et celle de Louis Lortie démontrent encore une fois l'importance de vos critiques musicales: tous les facteurs qui doivent être pris en compte dans le choix d'une intégrale font l'objet d'une analyse nuancée qui fait honneur à votre fréquentation et connaissance exceptionnelles de la musique. Sans exagération, on peut affirmer que vous êtes un guide précieux, voire incontournable.

    Jacques Lalonde
    Gatineau
    jlalonde@ca.inter.net