Du rock pour lire (2) - Une vie, des pochettes et 123 disques essentiels

Le livre m'est tombé des mains. Trop dépité pour être violent. La colère est venue après: maudits traducteurs! Me gâcher ainsi mon Keith, ô les saligauds! Pensez: ils m'ont saboté l'autobiographie tant attendue de Keith Richards, au titre tellement parlant qu'ils n'ont pas osé le traduire: Life, comme dans «life sentence», comme dans Life tout court, comme dans l'essentiel et rien d'autre.

Entendons-nous: ce livre est passionnant, c'est l'évidence. Keith Richards, en entrevue — j'en ai lu 1000 — a toujours été le plus éloquent, le plus sincère, le plus truculent des Stones, peut-être le plus brillant évocateur de la ferveur rock'n'rollienne (avec Springsteen). Sa bio ne pouvait qu'être criante de vérité, et elle l'est: il y raconte tout, même sa liaison avec Ronnie Spector. Dans sa langue de Keith. Son verbe d'Anglais d'Angleterre mâtiné de jargon de vieux bluesman de Chicago. Encore faut-il le lire dans la langue de Keith. Pas en argot de mauvais polar parigot: la traduction de messieurs Bernard Cohen et Abraham Karachel pour l'édition Robert Laffont rend la lecture non seulement imbuvable, mais impossible. Un exemple? Keith cite Chuck Berry dans une lettre à sa tante Pat en avril 1962, et ça donne ça: «J'ai maté ma toquante / Quatre plombes cinq / Mec, j'savais plus vraiment / Si j'étais mort ou vivant.» Maté ma toquante? Dans un dialogue d'Audiard pour Gabin, je veux bien. Pas dans la langue de Keith. Difficilement traduisible, le Keith, c'est certain. Beau cas d'idiolecte. L'argot n'est pas moins la solution paresseuse: fallait bosser, mecs!

Dure époque pour les pochettes

On se soucie comme d'une guigne de la traduction quand on feuillette le massif Funk & Soul Covers et ses 430 pages de pochettes de 33-tours. Comme toujours chez Taschen, les brefs commentaires sont fournis en anglais, en français et en allemand, le service de traduction est aguerri. Qu'importe, je le répète: ces gros bouquins, c'est pour regarder. Le problème ici, car il y a encore problème, se trouve précisément dans ce qui se donne à voir plutôt qu'à lire: les pochettes elles-mêmes. La musique afro-américaine des années 1970 est tributaire de son temps: on pense aux films de ces années-là, séries B comme dans «blacksploitation» (Shaft, Cleopatra Jones et assimilés): les pochettes sont assorties. Quand les emballages ne sont pas grossièrement criards (Bootsy Collins, George Clinton), plus graves, ils sont tout bêtement... moches.

On est loin du cool design des pochettes de jazz des années 1950, de l'op art des pochettes de groupes «mod» du milieu des années 1960, ce n'est pas non plus un ramassis de pochettes dont l'involontaire caractère kitsch justifierait un livre en soi: il se trouve qu'on ne faisait pas grand effort du côté des compagnies de disque, quand venait le temps d'illustrer un album de l'ex-Temptations David Ruffin, par exemple. Tout dans le contenu, rien dans le contenant. Pire, dans le cas d'un Don Covay ou de l'as organiste Jimmy Smith, relents de la société

ségrégationniste, l'artiste était absent de ses propres pochettes, remplacé par de jeunes filles très pâles. En résulte un livre moins beau qu'historiquement pertinent, témoin d'une époque où la musique afro-américaine se frayait un chemin dans la jungle de l'industrie du disque. Pour un Isaac Hayes ou un Stevie Wonder resplendissants, maîtres de leur musique et de leurs pochettes, tant d'exploités.

Le meilleur des meilleurs


Rock français: de Johnny à BB Brunes, 123 albums essentiels. L'éditeur Hoëbeke a confié à Philippe Manoeuvre, star de la critique rock made in France, la direction du bel ouvrage. L'éternel délinquant n'a pas pu s'en tenir à 100 albums, c'est pour ça qu'il y en a 123. La définition de ce qu'est le rock français variant largement selon l'interlocuteur, on a ratissé large exprès et multiplié les intervenants. Du spécialiste du rock'n'roll Jean-William Thoury au grand prêtre punk Patrick Eudeline, les meilleurs ont choisi leurs meilleurs, et ça nous vaut tout autant Les Chats Sauvages que Trust, le premier Antoine que le Carcassonne de Stephan Eicher, le cultissime Hermaphrodites de Jean-Pierre Massiera et la new wave d'Elli & Jacno, Higelin en 1975 et Katerine en 2005 (Robots après tout, quoi d'autre?). Tout un programme. Remarquables textes, pochettes qui valent le coup d'oeil (l'art de l'affiche est français, ça paraît), c'est l'achat recommandé de la saison. Avec la bio de Keith, en anglais.