Musique classique - Le Messie de Haendel, ou les pièges d'une «tradition» monarchique

Georg Friedrich Haendel
Photo: Archives Le Devoir Georg Friedrich Haendel
L'OSM a repris samedi dernier, à la basilique Notre-Dame, une bonne vieille habitude: la présentation du Messie de Haendel. C'est même Kent Nagano qui parrainait ce retour devant les caméras de Radio-Canada, dans la perspective d'une retransmission télévisée au moment des Fêtes puis, l'an prochain, de la production d'un DVD destiné à une diffusion internationale.

Mais au moment du fameux Hallelujah, seule une poignée de spectateurs, à peine 10 %, se sont levés spontanément, au grand dam du chroniqueur de The Gazette, Arthur Kaptainis.

Le critique du quotidien anglophone montréalais, feignant de s'inquiéter de l'effet visuel devant les caméras, suggérait lundi, dans les colonnes de son journal, que Kent Nagano pourrait mettre un peu du sien lors de la reprise du concert, le soir même. Nagano, écrivait-il, pourrait bien «demander à la foule de se lever» afin de créer l'impression nécessaire «pour le plus grand des choeurs composés en anglais».

La «tradition» à laquelle il est fait mention a cours dans les pays anglo-saxons seulement. Elle n'a rien à voir avec quelque acte de piété. Il s'agit de reproduire le geste du roi George II lors de la première présentation de l'oeuvre en 1742, qui — pour des raisons sur lesquelles les musicologues et historiens débattent encore aujourd'hui — s'est levé à cet endroit de la partition. Depuis, ses fidèles sujets et leurs successeurs réitèrent ce geste, d'ailleurs expliqué ces temps-ci en bande dessinée sur le site Internet de Radio-Canada, Espace classique. Le roi a «spontanément fait une action que le public s'est empressé d'imiter. Depuis ce jour, l'auditoire répète cette conduite royale», peut-on lire dans cette bédé de vulgarisation musicale.

Le Messie est l'oratorio le plus célèbre de Georg Friedrich Haendel (1685-1759) — ou Handel dans l'orthographe anglaise. Ce Saxon d'origine fut le compositeur-vedette de l'Angleterre de la première moitié du XVIIIe siècle. Entré au service de la reine Anne Stuart en 1713, puis du roi George Ier, Haendel vit la création, sur mesure pour lui, d'une Académie royale de musique. Il la dirigea à partir de 1719, composant de nombreux opéras.

Mais, après une vingtaine d'années, le public se détourna de l'opéra et Haendel investit son talent dans la composition d'oratorios, oeuvres sacrées pour solistes, choeur et orchestre. Parmi eux, le fameux Messie, composé en trois semaines, en août et septembre 1741, et joué pour la première fois en avril 1742 à Dublin. C'est là que le roi George II se leva, donnant naissance à cette tradition toute britannique qu'en Europe on ne suit évidemment qu'en Grande-Bretagne. On notera au passage que cette oeuvre, écrite pour le temps de Pâques, n'est devenue qu'au fil du temps une partition associée à Noël.

Debout pour la royauté

À la suite de l'invite de la direction de l'OSM, lundi avant le concert, de perpétuer cette «tradition», au moment de l'Hallelujah, les spectateurs — contrairement à samedi — se sont levés comme un seul homme.

Il faut dire que la très large majorité des auditeurs, ici, n'a aucune idée de l'origine monarchique de ladite «tradition». Mais personne n'a expliqué pour autant la connotation royaliste de ce mouvement de foule commandé.

Si l'on ne peut blâmer le public de se lever sans savoir pourquoi, ne peut-on pas toutefois espérer davantage de culture et de circonspection de la part de notre institution symphonique vedette?

Interrogé par Le Devoir hier, la direction de la communication de l'OSM nous a informé que la décision de procéder à cette annonce a été prise «d'un commun accord avec Radio-Canada, à la lumière de la gêne du public par rapport aux caméras lors de la première représentation». En ce qui concerne la tradition à laquelle il était fait référence dans le message, l'OSM indique avoir «appelé, lundi, des orchestres au Canada» pour savoir comment ils procédaient, et se réfère à des «us et coutumes qui ont cours aux Canada et aux États-Unis». L'annonce visait à ce que «les gens se sentent plus à l'aise, visuellement parlant».

Inutile d'insister sur la signification implicite dans le monde anglo-saxon de l'élan populaire spontané que les caméras n'auront pas manqué d'immortaliser à Montréal, au Québec, un soir de décembre 2010...

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