Musique classique - L'univers au bout d'un archet

Soirée musicale historique à Montréal. Les concerts lors desquels un violoncelliste ose les six Suites de Bach ne sont pas fréquents — Pieter Wispelwey l'a fait il y a dix ans au Québec. Les concerts lors desquels un artiste réinvente ainsi les Suites pour violoncelle seul de Bach sont probablement l'événement musical d'une vie.

Ce parcours musical, Jean-Guihen Queyras l'a agencé en trois parties (Suites no 1 et no 4; no 3 et no 5; no 2 et no 6), entrecoupées de deux pauses de 20 minutes. Le cérémonial dure trois heures et la progression est judicieuse, même si exigeante pour le soliste, qui finit par le plus difficile: la 6e Suite et ses élargissements de spectre et de volume sonore.

La succession entre la Suite no 3 et la Suite no 5 (do majeur-do mineur) est vertigineuse, surtout que dans la 5e Jean-Guihen Queyras parvient quasiment à matérialiser en sons une raréfaction de l'air: l'Allemande se termine sur un véritable épuisement; la Sarabande est comme asphyxiée; la 2e Gavotte évolue en suspension, funambulisme de la nostalgie d'un monde perdu; la Gigue, hésitante, avance au radar. Et tout cela 20 minutes à peine après la Gigue de la 3e Suite, cette vraie conquête de la liberté. Si, un jour, Jean-Guihen Queyras joue les Suites dans un lieu de mémoire — Auschwitz, par exemple —, il changera certainement l'ordre pour terminer par cette plongée abyssale.

Comment qualifier le caractère exceptionnel de ce que nous avons entendu? Peut-être par un raccourci extrême: «Queyras joue comme il respire.»

Oui, Queyras joue. Très souvent les Suites sont ravalées au rang d'études pour instrumentistes. Jean-Guihen Queyras a cette aisance technique qui lui permet de jouer avec le matériau, de le pétrir. Il le fait en donnant des caractères à chaque oeuvre: une entrée en matière sur le ton de la conversation avec la 1re Suite; une noblesse toute française dans la 4e, avec des appuis marqués; une élégance sereine dans la 2e; un rayonnement solaire dans la 6e. Ce jeu est aussi celui de la séduction par la danse, une pulsation finement dosée mais vigoureuse, à l'opposé de ces interprétations recto tono, dont le seul objectif est de faire rugir l'instrument.

Comme il respire... C'est l'autre caractéristique du jeu de Jean-Guihen Queyras: la respiration très organique des phrases. Le discours musical est souvent mené sur le ton d'une conversation. Les reprises, comme dans les Variations Goldberg par Koroliov lors du Festival Bach 2009, installent le cadre temporel et le ton de la conversation. Elles peuvent être «fleuries» par une discrète ornementation, mais le plus souvent elles s'articulent selon une alternance d'affirmations et de digressions. L'alternance d'ombre et de lumière, de postulats et d'apartés allusifs (Sarabande de la 4e Suite!), est l'essence de l'art de Queyras, qui dialogue à la fois avec Bach, avec le public et avec son instrument.

Ce dialogue est encore plus raffiné, plus libre que dans l'enregistrement de 2007. Une salle comble l'a écouté bouche bée dans un silence absolu. Queyras nous parle du monde. Il nous parle de la vie et du cosmos; il porte l'univers au bout de son archet.


1 commentaire
  • Rachel Laverdure - Abonnée 10 décembre 2010 09 h 17

    Une soirée sublime !!

    Je fais partie des rares privilégiées à avoir assisté à ce spectacle, mercredi soir et je ne peux qu'être totalement d'accord avec M. Huss. Il m'enlève les mots de la bouche ... Même l'interprétation de Pablo Casals sur cd que j'ai à la maison de ces ''Suites'' de Bach me paraît désormais bien pâle à côté de ce que j'ai entendu à la salle Pollack. Une soirée historique, effectivement. Merci au journal Le Devoir de m'avoir fait découvrir ce violoncelliste le week-end dernier dans vos pages (ce qui m'a donné l'envie d'acheter des billets pour ce concert !) Merci !