Livres - Du rock et des bédés, des paroles et des photos

Rock et bédé, ça ne colle pas d'office. Oui, le bédéiste est souvent fan de rock, quand il ne joue pas lui-même dans un groupe de rock (Jannin, Larcenet); il y a aussi des bédés d'esprit très rock'n'roll (tout Margerin, tout Crumb), mais le rock est le plus souvent desservi par la bédé. Pour mémoire, évoquons l'anthologique Pop et rock et colégram de Solé, Gotlib et Dister qui, malgré la passion et le talent des intéressés, n'était jamais qu'un joyeux foutoir à la limite de l'illisible. Exception: le génial Hamster Jovial du même Gotlib, prépublié dans le Rock & Folk des années 1970. Vous avez déjà le recueil chez vous, bien sûr, et vous vous marrez rien que de penser à la première fois où l'on a vu la bite du chef de meute et le commentaire assorti: «Dieu m'est témoin que je n'ai pas voulu cela.»

Nouvelle exception pas si nouvelle: le Happy Rock de Zep (Delcourt). Le Zep qui dessine Titeuf. Zep comme dans Led Zep: c'est exprès. Dans la foulée de Happy Sex et de ses 300 000 exemplaires vendus (bédé explicite ET poilante, un autre exploit signé Zep), Happy Rock est en vérité une réédition de L'Enfer des concerts, paru en 1997 chez Dupuis. Ce n'est pas moins le pied d'enfer. Tout y est, tout est vrai: l'odorante promiscuité dans les festivals, les écrans géants qu'on regarde plus souvent que le concert, les versions méconnaissables de Dylan, les gorilles du service d'ordre, les bouchons pour les oreilles, les effluves dans les concerts de reggae, Michael Jackson chantant pour la planète («Les ornithorynques sont nos amis...»), etc. Notez: ce n'est pas du tout drôle quand j'en parle, il manque les gags. À se rouler dans la sueur de «mosh pit».

En nettement moins bien, il y a les tentatives d'illustrations de paroles de chansons en bédé. Ou c'est trop littéral, ou ça n'a pas rapport. On ne découpe pas couplets et refrains comme un scénario: le fil narratif s'effiloche ou s'emmêle dans les pinceaux. Récent exemple honnête mais très moyennement satisfaisant: Zik & BD - La chanson québécoise en bande dessinée (Éditions de l'Homme), où quelques-uns des plus fortiches bédéistes de chez nous — notamment Jimmy Beaulieu, Zviane, Denis Rodier — tentent l'adaptation de chansons de Coeur de pirate, d'Ariane Moffatt, de Malajube et consorts. Les pairages les plus heureux, sans surprise, correspondent aux textes les plus articulés: M'accrocher, de Loco Locass, transposé par Vincent Giard, l'Antonio de Mes Aïeux par le dessinateur du comic strip Ben, l'excellent Daniel Shelton. Il y a aussi des ratages complets: allez feuilleter, c'est très évident. Beaucoup de beaux dessins pour rien.

Des livres moins pesants que le rock

Le mieux, parfois, c'est quand il y a les paroles et rien d'autre. L'Intégrale d'Aznavour, par exemple, qui vient de paraître chez Don Quichotte, une filiale du Seuil. Sacré volume. Ça d'épais de paroles de chansons qui racontent des histoires, cernent des sentiments, campent des personnages: ça se lit comme ça s'écoute, ça coule de source, c'est de la dentelle et de la musique. Le texte d'intro du grand petit Charles est exemplaire: ce qui se chante clairement s'explique clairement, la preuve. L'Intégrale d'Aznavour n'est pas seulement une somme et, deux chansons sur cinq, un sommet: c'est un livre de chevet.

Quand il n'y a pas de paroles de chansons, pas de bio barbante, pas d'analyse savante, ça peut être bien aussi. Dans la tour de Babel du babil commémoratif autour des trente-ans-depuis-l'assassinat et des 70-ans-qu'aurait-eu-John-Lennon, livres inutiles par-dessus livres superflus, je distingue avantageusement le John Lennon New York 1971-1980 de Bob Gruen (Fetjaine), photographe rock et véritable ami de John et Yoko. Rayon textes, on a le minimum nécessaire autour des photos: la mise en contexte, l'anecdote sans en rajouter. Mais surtout, on a Lennon vivant, très vivant à New York, croqué de tous bords tous côtés, et pas seulement avec Yoko: en compagnie de Noureïev, de Warhol, en studio avec Mick Jagger (répétant l'inédite Too Many Cooks) et Elton John (créant Whatever Gets You Though the Night), aux Grammy Awards avec Simon et Garfunkel et Bowie. Forcément, Gruen retrouve Lennon vivant, très vivant, à New York en 1980. Et tout aussi forcément, Gruen photographie Yoko seule à New York, après. C'est bête. Tous les livres sur Lennon finissent mal.