Musique classique - Jean-Guihen Queyras raconte les suites de Bach

Le violoncelliste Jean-Guihen Queyras est né à Montréal en 1967.<br />
Photo: Toshinori Mido Le violoncelliste Jean-Guihen Queyras est né à Montréal en 1967.

Natif de Montréal, le violoncelliste Jean-Guihen Queyras avait subjugué la salle Pierre-Mercure en novembre 2005. Il nous revient enfin, mercredi 8 décembre, en clôture du Festival Bach, avec un monument: les fameuses six Suites pour violoncelle seul.

Lors d'un entretien au Devoir, en 2005, le violoncelliste avait évoqué ses relations distendues avec Montréal, ville où il vit le jour en 1967. Jean-Guihen Queyras avait quitté le Québec à l'âge de cinq ans lorsque sa mère, Québécoise, avait rencontré un Français. Il n'avait renoué avec ses racines que bien plus tard, au milieu de ses neuf oncles et tantes: «J'ai compris à l'âge de 21 ans, lorsque j'étudiais à New York et que je suis venu passer Noël au Québec, la profondeur des choses qui s'inscrivent dans les premières années de la vie: les premiers bruits, les sons, la langue, l'air... Ce sentiment d'appartenance, qui était là, ancré, fut un vrai choc.»

Un Ring de Bach

Depuis ces confessions et son concert montréalais avec Alexandre Tharaud, il y a cinq ans, la carrière du violoncelliste a pris encore davantage une dimension internationale. Il n'est plus simplement estampillé comme l'ancien violoncelliste de l'Ensemble intercontemporain de Pierre Boulez. Après son simple et bouleversant disque du Concerto pour violoncelle de Dvorák, enregistré à Prague avec Jirí Belohlávek, Harmonia Mundi a publié en 2007 son album des Suites pour violoncelle seul de Bach, un choc de la même tenue et teneur.

C'est cet album qui lui a valu d'être remarqué par la directrice artistique du Festival Bach Alexandra Scheibler.

Les disques Harmonia Mundi étaient venus après l'expérience du concert. Jean-Guihen Queyras avait présenté les six Suites pour violoncelle en mars 2006 à la Cité de la musique à Paris, de manière très originale, avec une contextualisation qui le caractérisait bien. Il avait en effet commandé à six compositeurs vivants une introduction à chacune des suites. Ces créations, il les avait appelées les «six échos». Son souci était alors que le public redécouvre une «virginité d'écoute» par rapport à des partitions connues «grâce à la traversée préalable d'un univers inconnu et différent».

Le violoncelliste a, depuis, présenté plusieurs fois le massif musical de Bach, sans pré-échos contemporains, en une seule et même soirée, comme il le fera à Montréal mercredi. «C'est une expérience différente; c'est un peu comme un "Ring de Wagner" pour violoncelle seul», résume-t-il en entrevue au Devoir.

La traversée initiatique

Aux yeux de Jean-Guihen Queyras, l'écoute en une soirée des six Suites pour violoncelle seul est «un grand voyage initiatique». «On traverse un nombre de paysages et "d'états d'être" infinis», ajoute celui qui avoue sortir de chaque expérience «lessivé et transformé».

S'il trace un parallèle avec le Ring des Nibelungen de Wagner, c'est en raison de l'existence d'un univers propre à Bach, qui saisit l'auditeur malgré «les caractères propres, les différences et l'indépendance» des suites.

Cette plongée dans l'univers de Bach se fait selon un savant agencement, mûri au fil des concerts. Jean-Guihen Queyras choisit ainsi de présenter les six oeuvres en trois groupes de deux séparés par deux pauses. Il a préservé l'entrée en matière avec la 1re Suite et la conclusion avec la 6e Suite. Mais pour le reste, l'ordre change. Le soliste raconte ainsi son parcours:

«Je commence avec la Première, la plus naturelle, la plus pastorale des suites. Son prélude est comme une rivière qui coule. Je poursuis avec la 4e Suite, qui, avec sa tonalité de mi bémol majeur, a quelque chose de noble et d'initiatique. On pense à une grande cérémonie. J'en apprécie la profondeur. Après une pause, on continue avec la 3e Suite, la plus joviale, la plus ensoleillée. En do majeur, c'est une suite de bon vivant. Puis, avec un passage du do majeur au do mineur, on plonge dans les profondeurs abyssales de la 5e Suite. C'est la plus métaphysique, notamment avec ce mouvement central, la sarabande, presque sans notes et sans harmonie. On a l'impression d'errer dans un no man's land. La troisième partie débute par la 2e Suite, en ré mineur, plus douce et nostalgique, moins dramatique, que la Cinquième, puis s'achève avec la célébration universelle, cette affirmation de la foi qu'est la 6e Suite en ré majeur. Là, en grand, Bach cherche à aller plus loin, plus haut.»

Après quelques essais, ce rythme et cette succession se sont imposés, ce qui n'empêche pas le violoncelliste d'être ouvert à d'autres expérimentations, d'autres contextualisations. «Les possibilités sont infinies en fonction de ce qu'on a envie de mettre en relief dans la suite de Bach qu'on a choisie.» Jean-Guihen Queyras raconte ainsi son expérience japonaise, trois concerts en trois soirées selon des pôles — la terre, le ciel et l'humain — qui régissent l'art de l'agencement floral japonais, l'ikebana. Les compositeurs Hosokawa, Kurtag, Britten, Lachenmann et Dutilleux accompagnaient alors Bach.

Pour le disque, Jean-Guihen Queyras vient d'enregistrer des concertos de Vivaldi avec l'Akademie für Alte Music Berlin, l'ensemble qui avait mis le point final à l'édition 2009 du Festival Bach de Montréal. Le violoncelliste fait aussi partie du Quatuor Arcanto, dont on attend un CD des quatuors de Dutilleux, Debussy et Ravel.

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JEAN-GUIHEN QUEYRAS
Les six Suites pour violoncelle de Bach. Mercredi 8 décembre 2010 à 19h à la salle Pollack. Réservations: 514 581-8637.


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Cours de maître, mardi 7 décembre de 10h à 13h, salle de concert du Conservatoire de musique de Montréal.

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Au disque: les six Suites pour violoncelle (2007). Harmonia Mundi, 2 CD HMC 901970.71