Au Brams - La musique est une source naturelle de réconfort

Matthieu Burgard Collaboration spéciale
L’avantage de la musique serait en fait de produire une émotion, qui, elle, serait gratifiante.<br />
Photo: Agence Reuters Nacho Doce L’avantage de la musique serait en fait de produire une émotion, qui, elle, serait gratifiante.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La dopamine est libérée dans le cerveau quand on ressent un plaisir musical intensePourquoi la musique nous donne-t-elle autant de plaisir? Au Brams, le Laboratoire international de recherche sur le cerveau, la musique et le son de Montréal, les meilleurs experts mondiaux se penchent sur la question pour comprendre les universaux des émotions musicales et leur impact sur notre cerveau.

Des flûtes en os et des peintures rupestres découvertes aux quatre coins du monde témoignent que l'homme de Cro-Magnon déjà aimait se titiller les tympans et les neurones avec quelques enchaînements de notes bien placés.

Pourtant, il est étonnant que la musique ait traversé les âges et se soit répandue dans toutes les cultures, «car elle ne donne aucun avantage physique pour la survie de l'espèce, dit Robert Zatorre, codirecteur du Brams. Or on observe que la musique active des zones cérébrales similaires à celles qui sont activées lors de la recherche de nourriture ou de sexe ou de la consommation de drogue.»

Une masturbation neuronale?

C'est que l'avantage de la musique serait en fait de produire une émotion, qui, elle, serait gratifiante. Pour tester cette hypothèse, Robert Zatorre et sa collègue Valorie Salimpoor ont démontré que la sensation d'un plaisir musical intense était systématiquement liée à un changement d'état émotif. Leur indicateur: le frisson!

Chacun des 26 participants de l'expérience a apporté au laboratoire de la musique qu'il trouvait personnellement très agréable et de la musique neutre. «On voulait s'assurer que le sujet éprouverait beaucoup de plaisir à l'écoute, peu importe pourquoi et comment cette musique fait effet», affirme Robert Zatorre.

Et ç'a marché. Le pouls et la respiration qui s'accélèrent, l'activité électrodermique qui frétille et la température corporelle qui chute: les paramètres physiologiques de l'état émotif indiquant le frisson se sont emballés quand les volontaires indiquaient être au sommet de leur jouissance musicale.

Robert Zatorre tente de comprendre maintenant les bases chimiques de ce phénomène. Il a découvert que la dopamine, l'hormone de la récompense, était libérée dans le cerveau quand on ressent un plaisir musical intense.

Et ce n'est qu'un début. Il reste à comprendre ce qui se passe avec d'autre hormones et d'autres émotions et dans quelles parties du cerveau ces molécules chimiques sont libérées. «C'est comme si on venait d'inventer un télescope qui nous permet de découvrir une planète lointaine, puis qu'on regarde l'immensité du ciel et qu'on constate qu'il y a encore des milliers de choses à expliquer», illustre le codirecteur du Brams.

Les universaux de la musique

La carte du cerveau des émotions musicales est encore loin d'être dressée, car la perception de la musique est colorée par la culture, le vécu, l'apprentissage musical, les relations sociales, etc. Pour faire la part entre l'inné et l'acquis, les scientifiques sont à l'affût de peuplades isolées qui n'ont jamais été au contact d'autres musiques que la leur.

«Ce genre de tribu est en voie de disparition, commente Isabelle Perretz, codirectrice du Brams. Ces personnes-là n'ont pas d'électricité, donc pas de radio, et sont relativement isolées.»

Avec son collègue Thomas Fritz, de l'Institut Max-Planck des sciences cognitives et du cerveau en Allemagne, elle a trouvé une telle tribu au fin fond du Cameroun, les Mafas. Les résultats de son étude, parue dans le journal Current Biology en 2009, démontrent qu'effectivement les Mafas ont su reconnaître trois émotions de base associées à l'écoute d'extraits de musique occidentale: la joie, la tristesse et la peur. Les mêmes émotions qui sont reconnues universellement par les expressions faciales et la voix non linguistique comme le rire et les cris de bébé!

Dans le cas de la musique, cette capacité serait essentiellement liée à deux paramètres: le mode et le tempo. Une mélodie au tempo rapide et en mode majeur évoque la gaieté; un rythme plus lent, la peur. La tristesse est plus souvent associée au mode mineur, sans corrélation avec le tempo.

Mais il existe encore un autre candidat à l'universalité de la musique: la dissonance. Les notes trop proches créent un frottement désagréable. Certains compositeurs en usent d'ailleurs pour créer une tension.

En présentant une version dissonante et une version harmonieuse de musiques à des Mafas et à des Canadiens, les chercheurs se sont aperçus que, dans les deux cas, les sujets avaient une aversion pour la dissonance.

Dans une étude parue cette année dans le journal Psychophysiology, Isabelle Perretz montre que les musiciens entraînés réagissent plus fortement à la dissonance. Selon elle, «notre système nerveux répond à des contraintes de base, mais l'éducation et la sophistication viennent modifier ces stimulis.»

La mémoire émotive des notes

À quelques pas du bureau d'Isabelle Perretz, Jorge Armony et William Aubé s'intéressent aux réseaux neuronaux par lesquels transitent ces émotions universelles. «Il est fort probable que la musique et les expressions vocales comme chez les animaux soient étroitement liées et aient coévolué. La musique aurait peut-être précédé le langage pour communiquer», indique Jorge Armony. «D'ailleurs, la musique et la voix partagent de nombreuses similarités acoustiques. Notamment, le rire et la musique joyeuse ont des patrons rythmiques ponctués très semblables», ajoute William Aubé.

Les deux collègues comparent, par imagerie à résonance magnétique, les activités cérébrales de musiciens et de non-musiciens pour voir où les aires cérébrales de l'émotion par la musique et par la voix se chevauchent et se différencient.

Afin de mesurer l'impact d'une émotion sur le cerveau, ils font appel à un étonnant outil: la mémoire! «On sait que la mémoire est renforcée quand elle est associée à une émotion», justifie William Aubé.

Lorsqu'on soumet une centaine de sujets à des extraits musicaux inédits puis qu'on leur fait écouter une deuxième fois ces morceaux mélangés avec d'autres extraits musicaux, il apparaît que la musique, tout comme la voix, est particulièrement efficace pour renforcer la mémoire des extraits de joie et de peur. «Les fondamentaux de la musique vidés de leur contexte culturel et sémantique sont donc capables de laisser une trace mnésique», conclut William Aubé, qui soupçonne l'amygdale d'être associée à ce rehaussement.

À cette base biologique, liée à la structure de notre cerveau, se greffent une multitude d'autres facteurs qu'il reste encore à explorer. Notamment l'expérience personnelle, qui renforce le pouvoir de la musique à susciter et à rappeler des émotions. «Darling, Darling, they're playing our song...»

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Collaborateur du Devoir