Musique classique - Kent Nagano et Yannick Nézet-Séguin en vidéo

Les deux chefs-vedettes de la métropole se retrouvent simultanément au programme des nouvelles parutions DVD de l'éditeur Universal: Nagano sur étiquette Decca et Nézet-Séguin chez Deutsche Grammophon.

Ces deux DVD de prestige, très attendus, viennent enrichir le catalogue. Deutsche Grammophon renouvelle sa vidéographie de Carmen en publiant le spectacle enregistré au Metropolitan Opera en janvier dernier sous la direction de Yannick Nézet-Séguin et diffusé dans les cinémas à travers la planète. Decca nous vient avec un nouveau Lohengrin de Wagner capté en juillet 2009 à l'Opéra d'État de Bavière — dont Kent Nagano est le directeur musical — mettant en vedette le ténor coqueluche du moment, Jonas Kaufmann.

La juxtaposition de ces deux nouveautés permet de brasser un certain nombre d'idées sur la scénographie et la captation visuelle d'un opéra.

Une nouvelle Carmen au Met

Nul doute que, sur le plan commercial, il se vendra plus de DVD de Carmen que de Lohengrin. Sur la couverture du DVD, un Roberto Alagna vociférant essaie de tirer à lui la belle Elina Garança, qui nous présente son décolleté plongeant. L'image est tirée de la scène finale et illustre bien un angle de vue dont le réalisateur vidéo, Gary Halvorson, abuse dans cette production: la contre-plongée résultant de l'utilisation de la caméra robotisée qui se meut le long du bord de la fosse d'orchestre.

Intéressant regard d'appoint, cette loupe sur ce qui se passe sur scène est à utiliser avec mesure et parcimonie. Mais la mesure et la parcimonie ne sont pas les qualités premières du virevoltant réalisateur Halvorson. Des scènes telles que le choeur des cigarières pâtissent de cette vision à hauteur de bottes.

On peut s'étonner de voir un passage en vidéo domestique d'un spectacle du Met, qui mise sur le logo «HD», se faire uniquement sur le vieux support DVD et non en Blu-ray. C'est un signe que les majors restent très prudents dans leurs investissements en Blu-ray.

Dans le cas présent, Universal a déjà une Carmen en Blu-ray sur le marché: la référence absolue, enregistrée à Londres sous la direction d'Antonio Pappano, avec Anna Caterina Antonacci et Jonas Kaufmann. Malgré ses mérites, la plaisante production dirigée par Yannick Nézet-Séguin n'arrive pas à la hauteur de cette représentation incandescente.

On notera cependant que, même s'il n'investit pas le marché du Blu-ray, Universal porte désormais une attention accrue à la qualité de la compression de l'image. Cette Carmen occupe ainsi deux DVD, alors que la production de Zeffirelli, dirigée par James Levine, était brutalement comprimée en un seul. Par contre, comme déjà à plusieurs reprises avec les spectacles du Met en DVD, le son n'est pas optimal: il manque de respiration et de finesse dans les aigus. Rien de déshonorant, mais pas le meilleur de ce qui peut se faire de nos jours.

La nouvelle Carmen du Met — qui remplace celle de Zeffirelli — est signée Richard Eyre. Elle est plus dépouillée et d'une belle esthétique, grâce à l'astucieux dispositif d'arène tournante créé par Rob Howell. Scéniquement, elle a l'air de grappiller ses idées çà et là dans les productions anglaises de la dernière décennie (Glyndebourne, Londres).

Si l'on cherche à avoir une seconde version en plus d'Antonacci-Kaufmann, on achètera ce DVD essentiellement pour la classe de la Micaela de Barbara Frittoli et l'efficacité du tandem Garanca-Alagna, ce dernier manquant toutefois de discipline, avec quelques intonations un peu hautes. Spectacle en Amérique oblige, Yannick Nézet-Séguin dirige la partition traditionnelle, avec les récitatifs et non les dialogues parlés qui contribuent à la tension des affrontements dans la représentation londonienne.

Jonas et le Regietheater

Lohengrin de Wagner, capté à Munich, expose d'emblée la mise en scène comme principal sujet de discussion et de débat. Pas de doute, on est en Europe! Nous vous en avions parlé il y a quelques semaines: sur le Vieux Continent, le regard du metteur en scène est devenu plus important que l'opéra lui-même.

Ne tombons pas dans le piège et évoquons d'abord le reste. Pour Lohengrin aussi, Decca a consenti de grands efforts sur le plan technique: la compression visuelle est bien gérée, les couleurs sont profondes et les contrastes mordants, d'autant que la production, très bien éclairée, ne pose pas de problèmes particuliers. Le son, tout aussi présent et puissant qu'au Met, pâtit du même manque de recul, mais s'avère plus ouvert, plus fin, avec des aigus bien découpés.

Le filmage de Karina Fibich épouse mieux le rythme de la musique que le montage de Gary Halvorson et évite les angles superflus tout en nous maintenant en contact avec la scène. Mais l'expérience montre que les réalisateurs d'aujourd'hui rechignent à «laisser le temps au temps» et multiplient le nombre de plans. On s'étonne aussi de la présence de certains plans malhabiles ou instables, comme avant l'entrée de Lohengrin.

Le plateau munichois est un pur bijou. Jonas Kaufmann en est la tête d'affiche, toujours aussi magnétique vocalement et scéniquement. Mais il n'est pas le seul, car l'Elsa d'Anja Harteros est aussi glorieuse. Aucune tension vocale chez ces deux héros. Et les rôles d'Ortrud (Michaela Schuster) et de Telramund (Friedrich Koch) — les méchants — sont tenus au même niveau. Dans la fosse, Kent Nagano donne une impulsion souvent surprenante par son allant dans cet opéra souvent dirigé de manière étale. Cette fluidité facilite le travail des chanteurs, mais ôte finesse et magie à maintes reprises.

Cela dit, «finesse et magie» ne sont pas ce qui caractérise le spectacle. Après tout, on peut éteindre le téléviseur et écouter les chanteurs, nectar du chant wagnérien, mais ce n'est pas le but de l'opération. À ce compte-là, on achète en CD la version de Rudolf Kempe chez EMI. C'est peut-être la meilleure solution, car ce Lohengrin a un fossoyeur, un metteur en scène dénommé Richard Jones. Voir Kaufmann en t-shirt, jeans et espadrilles porter son cygne empaillé (c'est-à-dire susciter l'effroi en chantant comme un dieu) est une situation assez surréaliste. De plus il apparaît dans un chantier de construction, car le noeud de la chose semble être Elsa construisant son pavillon de banlieue. Au premier acte, ç'a du mal à monter; au second, tout s'active; au troisième, ça y est. Il ne manque que Normand Brathwaite ponctuant le flux wagnérien de quelques «On l'a!».

Une nouvelle fois une oeuvre musicale est pliée à un concept extrinsèque — ici l'obsession bourgeoise de l'accession au petit «chez-soi» propret. Cette tentative est de celles qui détournent l'attention de l'essence des choses: le génie de Wagner et le talent des musiciens qui le servent. C'est désolant!

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Carmen au Metropolitan Opera (janvier 2010). Direction: Yannick Nézet-Séguin. Mise en scène: Richard Eyre. DG 2 DVD 073 4581. Lohengrin au Bayerischer Staatsoper (juillet 2009). Direction: Kent Nagano. Mise en scène: Richard Jones. Decca 2 DVD 074 3387