Vitrine du disque - 12 novembre 2010

Kevin Hays Trio
Photo: Kevin Hays Trio

JAZZ
«Live at Smalls»
Kevin Hays Trio
(Smalls Live)

C'est nouveau sans l'être. Vieux et neuf à la fois. Le truc? Tout dépend du point d'observation: les albums produits par le club de jazz new-yorkais Smalls ne sont distribués au Québec que depuis l'été. Alors, ce Kevin Hays enregistré en août 2008, deuxième numéro d'un catalogue qui compte aujourd'hui 20 titres, a des airs de nouveauté. Ce qui donne l'occasion d'en parler, de lui mais aussi de la série entière d'albums de ce tout récent petit label au répertoire déjà riche. Le club, situé dans Greenwich Village, offrant une programmation de la meilleure tenue, on ne s'étonnera pas de voir que les enregistrements live sont du même acabit. Pour les six titres consultés, toujours la même qualité de son (quasi-studio), le même répertoire qui célèbre le jazz dans ses déclinaisons multiples, le même plaisir de la spontanéité. Jam! On souligne particulièrement ce Kevin Hays parce que c'est brillant, vif, précis. Et parce que l'éclatant swing du pianiste est pur plaisir.

Guillaume Bourgault-Côté

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BANDE SONORE
VIVA ELVIS - THE ALBUM
RCA - Sony

«Elvis as you've never heard him before», promet-on. Entendez: de nouveaux arrangements bing bang badaboum construits sur mesure et dans la démesure pour les besoins du spectacle Viva Elvis. La voix d'Elvis est la voix d'Elvis, telle qu'enregistrée et exploitée six pieds au-dessus de son corps décomposé. Il n'y peut rien, Elvis, c'est fifille Lisa Marie qui dispose, l'ex-Priscilla qui raque, et le Cirque du Soleil qui fait son cirque. Tout ça intéresse qui ça intéresse, le travail des musiciens québécois n'est d'ailleurs pas inintéressant, et Marie-Mai fait preuve d'une belle retenue dans son duo virtuel avec cet homme mort avant sa naissance. J'en parle ici parce que c'est plus fort que moi, ça me peine. J'aime Elvis avec Scotty et Bill ses Blue Moon Boys, avec James Burton et les gars de son TCB band des années 70. Pour moi, les enregistrements d'époque sont intouchables et toute «réinvention» est un blasphème. C'est ma religion, eh!

Sylvain Cormier

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Hip-hop
Château rouge
Abd Al Malik
Barclay

À l'inverse de Grand Corps Malade, l'autre grand du slam français, le toujours philosophe Abd Al Malik vient de montrer, avec son Château rouge, qu'il est possible de se réinventer. Château rouge, quatrième disque du Français d'origine congolaise, n'a rien, mais rien à voir avec Dante ou Gibraltar. Du piano arpégé, Abd Al Malik plonge dans le hip-hop, dans l'électro, et surtout dans la musique africaine — question de rendre hommage à son grand-père Valentin, récemment décédé. Et tout ça se fait avec les textures synthétiques du déjanté Gonzales, qui a réalisé le disque. C'est donc méconnaissable, souvent pour le mieux. Le titre Ma jolie, rumba congolaise, est délicieuse et vaut le détour à elle seule. Mais quand il plonge dans le R&B, ou alors quand il chante en anglais, Abd Al Malik déçoit. Mention spéciale à la pièce-titre, un véritable court métrage de douze minutes où dansent le piano et la voix passionnée du slameur. Si on peut encore le nommer ainsi.

Philippe Papineau

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Monde
La 5e route bleue
Oktoecho
Elyxium

L'ensemble montréalais qui explore les métissages savants entre le Moyen-Orient et les autres cultures revient avec une formation plus dénudée que sur le disque précédent. Ici, les pièces écrites par Katia Makdissi-Warren laissent beaucoup d'espace à l'improvisation et la contribution du contrebassiste Peter Herbert permet aux autres musiciens de se plonger dans des atmosphères plus proches du jazz contemporain ou de la musique actuelle. Mais la délicatesse orientale demeure en toile de fond, en dépit de quelques moments de déconstruction loufoque. Le piano aéré et subtil de Marianne Trudel dialogue avec l'oud ou se fond dans la douce mélopée d'Ismail Hakki Fencioglu. Des lignes claires et impressionnistes apparaissent. Des percussions rythmiques ou arythmiques, caverneuses ou plus haletantes, changent le ton. À travers le pouls urbain, les attaques et même un certain bruitisme, on respire et on cause intimement, très librement, superbement.

Yves Bernard

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Classique
LE SAGE
Schumann: L'oeuvre pour piano, volume 11. Éric Le Sage. Alpha. Deux CD 169.

Jean-Efflam Bavouzet, Éric Le Sage, Alexandre Tharaud et quelques autres... Qu'on se le dise: les grands pianistes de l'heure ne sont pas chinois! Ce ne sont pas non plus ceux qui enregistrent pour les majors; l'Anglais Steven Osborne, dans ses CD Hyperion, le montre aussi bien que Bavouzet chez Chandos ou Le Sage chez Alpha. Voici le dernier volume de l'intégrale de l'oeuvre pour piano et de chambre de Schumann. Le Sage a gardé pour la fin quelques essentiels (Carnaval, Scènes d'enfants, Toccata, Arabesque), des oeuvres intimes (Albumblätter) et une vraie rareté, absolument admirable: les Études sur un thème de Beethoven, en l'occurrence celui du 2e mouvement de la 7e Symphonie. Les deux disques sont un résumé optimal et essentiel de l'art schumannien de Le Sage: des élans naturels dans un océan de simple poésie. Le Sage ne triture jamais et ne surjoue jamais Schumann; il le vit et le respire.

Christophe Huss

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Classique
BAVOUZET
Ravel: Concertos pour piano. (+ Debussy et Massenet). Jean-Efflam Bavouzet, Orchestre symphonique de la BBC, Yan Pascal Tortelier. Chandos CHSA 5084.

À 48 ans, Jean-Efflam Bavouzet a enfin trouvé une étiquette qui a su investir sur lui. Qu'il a dû être difficile pour un tel artiste d'assister à l'ascension irrésistible de talents moindres! En trois ans, Bavouzet est sorti de l'ombre grâce à une intégrale de rêve de l'oeuvre pour piano de Debussy. La nouveauté, c'est que Chandos lui offre maintenant d'enregistrer des concertos. Après Bartók, accompagné par le sage Noseda, voici un vrai partenariat, avec Tortelier, dans la Fantaisie de Debussy et les concertos de Ravel. À la clé, la plus grande version des Ravel depuis 1959, date du miraculeux disque de Samson François et Cluytens. Le ton, la respiration, la balance, la culture sonore et esthétique: tout colle et renvoie dans les cordes la récente frigorifique version Aimard-Boulez. Et en complément, quelques pièces de Massenet.

C. H.

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Folk-rock
Passer la frontière
Été 67
Pias /T4A

Tous les collègues et les gens de l'industrie musicale qui sont passés par les FrancoFolies de Spa cet été semblaient unanimes sur le concert des Belges d'Été 67: c'était du bon. Ils arrivent à Coup de coeur francophone ce soir, avec en poche les pièces de leur deuxième album, Passer la frontière, qui n'a pas encore trouvé de maison de disques au Québec. Et la quinzaine de morceaux laissent présager un concert au registre plutôt large, à l'ADN folk. Été 67 a donc un fond très acoustique, proche de l'americana, avec des tendances à lutiner dans plein de styles connexes. Il y a quand même quelques bons morceaux rock (Drogue douce tire sur le Beck), tandis que d'autres font songer à Johnny Cash époque American Recordings (Sans rêves, Crime passionnel et ses chaînes). Les Belges offrent un disque qui demande trois ou quatre écoutes, mais les mélodies devraient prendre vie plus rapidement sur scène. Au Lion d'or ce soir à 20h30, avec l'excellent Sunny Duval.

P. P.

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COMPILATION

... FEATURING
Norah Jones
Blue Note - EMI

Elle paraît timide, mais Geethali Norah Jones Shankar est une grégaire. Une volontaire. Tu viens jouer avec nous? Oui. Tu chantes avec moi? Encore oui. Elle est comme Emmylou Harris; tout le monde la veut et elle veut tout le temps. Elle enregistre avec ses idoles (Ray Charles, Willie Nelson, Dolly Parton), ses copains et copines (Ryan Adams, Sahsa Dobson), même avec des gens qu'elle ne connaît que de nom mais qu'elle admire de loin (OutKast, Herbie Hancock). Souvent, elle lance des projets, s'offre des groupes à temps partiel rien que pour chanter en différentes compagnies ce qui lui chante: ici présents, les Little Willies (bluesy Love Me d'Elvis) et El Madmo (délicieusement twangy The Best Part). Rassembler ainsi ses collaborations est une riche idée qui fera économiser: aller chercher tout ça sur les albums d'origine prend du temps et de l'argent. Ma préférée: Loretta, à trois voix, avec le couple Gillian Welch-David Rawlings. Pure soie.

S. C.