32e gala de l'ADISQ - Maxime Landry le roi, Marie-Mai la reine

L’interprète féminine de l’année, Marie-Mai, sur la scène du Saint-Denis, lors du gala de l’ADISQ, hier soir.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’interprète féminine de l’année, Marie-Mai, sur la scène du Saint-Denis, lors du gala de l’ADISQ, hier soir.

On ne peut rien contre les 180 000 exemplaires du disque Vox Pop de Maxime Landry: c'est lui que les gens aiment. Les salles toujours pleines de Marie-Mai — dont le Centre Bell, à répétition — sont pareillement indéniables: c'est elle la préférée de la majorité. Évidences que l'ADISQ a entérinées hier.

Couronnement au Saint-Denis hier. Quatre fois le Félix pour Maxime Landry, deux fois le Félix pour Marie-Mai. Les Félix qui comptent, ceux qui consacrent. À lui la succession de Nicola Ciccone au titre d'«interprète masculin de l'année», à elle la place de Ginette Reno (et longtemps celle d'Isabelle Boulay) en tant qu'«interprète féminine de l'année». À chacun la statuette de l'«album de l'année» dans son créneau respectif: Landry dans la nouvelle catégorie «reprises» pour son disque Vox Pop (glané lundi dernier au Métropolis lors de «L'Autre gala», en même temps que celui, simple formalité, de l'«album de l'année - meilleur vendeur»), Marie-Mai dans la bonne vieille catégorie «rock» pour son Version 3.0.

Le quatrième Félix obtenu par Maxime le staracadémicien bombardé nouveau gentilhomme de la chanson grand public a forcément été celui de la «chanson populaire de l'année»: Cache-cache, signée Lynda Lemay. Chanson qui n'est pas une reprise, faut-il préciser: quatre des titres de Vox Pop sont des commandes, plutôt que des demandes spéciales, c'est le cas de Cache-cache. Était-ce la meilleure chanson en lice parmi les dix de la catégorie? Certainement pas. Ces dix chansons étaient-elles les meilleures de la production chansonnière québécoise de l'année? Certaines, oui. D'autres, non. Mais le vote populaire est le vote populaire: il n'était pas question hier de souligner la valeur intrinsèque de Cache-cache mais de célébrer le gars qui interprète si sincèrement la chanson-écrite-sur-mesure-pour-évoquer-son-papa-décédé. La vraie question, vieille comme le Circus Maximus de Rome, éternelle comme les Maxime Landry de ce monde, demeurait: le peuple a-t-il forcément toujours raison? On ne demandera pas aux gens des Productions J: Maxime autant que Marie-Mai ont été «mis au monde» par eux, et moins d'un an après que Musicor eut menacé de retirer ses artistes de l'ADISQ, les mêmes artistes triomphaient.

Question corollaire, pas neuve non plus mais encore criante d'actualité hier: le gala radiocanadien de l'ADISQ, qui se veut la plus importante vitrine télévisuelle de l'année pour les ouailles de l'organisme, doit-il profiter de l'occasion pour faire découvrir des artistes au grand public (quitte à perdre du monde en chemin), ou donner audit grand public ses préférés (et cartonner à l'audimat)? Hier, c'était zéro risque. Maxime Landry a chanté le medley des dix chansons populaires de l'année avec Marc Hervieux (y compris Dans mon corps il y a une jeune fille... des Trois Accords, amusant contre-emploi), Coeur de pirate a aussi chanté Dans mon corps avec Les Trois Accords, Elisapie Isaac a partagé la très belle Silence avec Fred Pelletin, Alain Lefèvre a évidemment joué du André Mathieu, et Marie-Mai a fait sa Madonna gothique. Bernard Adamus, lui, n'a pas chanté. Il avait chanté lundi dernier à «L'Autre gala»: il a pourtant remporté hier le Félix de la «révélation de l'année». N'était-ce pas hier qu'il fallait le faire voir et entendre au plus grand nombre?


Mes Aïeux, le règne

Encore à propos du vote populaire: rien n'est plus révélateur que la victoire reconduite hier de Mes Aïeux dans la catégorie «groupe de l'année». De la même façon que Nicola Ciccone, sans nouveau disque ni nouveau spectacle, avait été chercher l'an dernier le Félix de l'«interprète masculin de l'année», Mes Aïeux n'ont eu besoin que de leur capital d'amour (ni disque, ni spectacle en nomination) pour faire la nique à Karkwa, dont c'est pourtant une année de grand retentissement, prix Polaris en preuve. Qu'on me comprenne: Mes Aïeux est un groupe formidable tout le temps. Mais n'était-ce pas l'année de Karkwa? Réponse populaire: Karkwa, connais pas. Stéphane Archambault lui-même était plus malaisé que surpris de se retrouver sur scène, et le chanteur de Mes Aïeux a fini par lâcher le morceau: «Personnellement, je pense que le gagnant aurait dû être Karkwa.»

Même le vote des membres de l'ADISQ était hier plus souvent centriste qu'audacieux: en «folk contemporain», c'est le Silence de Fred Pellerin, très valable mais conventionnel album, qui a parlé plus fort que le moins fréquentable Brun de Bernard Adamus et l'étonnant Homme autonome de Damien Robitaille. Parfois, il faut le dire aussi, le centre s'est imposé: l'expérimental Traces de Dumas n'avait pas la moindre chance dans la même courte liste que le Nous de Daniel Bélanger, gagnant d'office dans la catégorie «album de l'année - pop-rock». Pareillement, tous les observateurs donnaient le Félix du «spectacle de l'année - auteur-compositeur-interprète» à Yann Perreau, et c'est lui qui l'a eu. Damien Robitaille avait un sacré show, Vallières est toujours fichtrement bon sur scène, mais Perreau est LE showman québécois de sa génération.

Quelques statuettes, pouvait-on supputer, ont été âprement disputées. Surtout celles que déterminent des jurys spécialisés. Avant de décider que le Félix de l'«auteur ou compositeur de l'année» revenait à Luc de Larochellière, il a sans doute fallu discuter un bon moment. La donne était relevée, avec Les Trois Accords, Moran, Radio Radio et Damien Robitaille (décidément le grand perdant de la soirée). «Ça fait longtemps que j'étais pas monté icitte», a soupiré en souriant le grand Luc, 21 ans après son premier Félix. J'imagine un débat encore plus déchirant parmi ceux qui ont eu à trancher entre le théâtre musical des Belles-Soeurs et le spectacle collectif 12 hommes rapaillés: deux événements exceptionnels qui ne se comparaient pas. C'est néanmoins la belle équipe des 12 hommes rapaillés qui est repartie avec le Félix.

Et le gala? Deux heures trente chrono, se terminant pile-poil pour le bulletin de nouvelles de 22h. Pas un bon signe. Ni sainte colère, ni imprévu notable, le calme presque plat: l'animateur Louis-José Houde a été drôle quand il parlait musique (spectateurs qui filment les spectacles avec leur iPhone au lieu de les vivre, retour au vinyle, imitation des «scalpers»), moins drôle quand il s'éloignait du sujet. Les gagnants étaient plus émus à mesure que la soirée avançait: on est passés d'un Daniel Bélanger très ironique et détaché à un Fred Pellerin ému au point de chercher ses mots (c'est rare), et jusqu'au «trop-plein d'émotion» de Marie-Mai, suivi du regard embué du doux Maxime. À la fin, pour un peu, on aurait presque eu l'impression de s'être trompés d'émission et de station, et d'être en train de revivre les finales de Star Académie. Douce revanche pour les unes, sorte de cauchemar pour les autres. Le mot de la fin des remerciements de Bernard Adamus revenait en tête: «Devil, câlisse, pis vive la vie...»

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