24e Coup de coeur francophone - Daran ne repartira plus

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Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Daran

Quand d'Europe ils viennent chanter au Québec, ils reviennent (presque) toujours. Question de nature. Nous fidélisons comme nous respirons. Entre le 4 et le 14 novembre au vétéran festival pancanadien de la chanson francophone, ce sera la revoyure pour Zaz, Nicolas Jules, BaliMurphy, Été 67. Et pour Daran, après dix-sept ans de fréquentation, ce coup de cœur sera le bon: c'est décidé, il s'installe. Entrevue de bienvenue.

Chaque fois qu'il venait, les premières années, c'était toujours un peu le déménagement: jamais il ne débarquait sans ses Chaises. Vieille farce plate. C'était son nom de groupe: Daran et les Chaises. Plus tard, c'est devenu Daran tout court. Le nom prêtait décidément trop à l'analogie bête. J'en remets une couche aujourd'hui parce que ça s'applique: littéralement, Jean-Jacques Daran va s'amener dans quelques jours avec son chez-lui au grand complet. Après la petite tournée de spectacles qui démarrera au Vieux Clocher de Magog le 4 novembre et aboutira au Cabaret Juste pour rire le 13 dans le cadre de Coup de coeur francophone, c'est dit, il reste ici. Daran s'établit.

Un grand poumon

Il a attendu les trois quarts de l'entrevue pour lâcher le morceau. Profitant d'un petit creux dans la conversation, il a sorti ça de sa manche: «Tu sais que je viens vivre ici?» Il y a eu un beau silence ébahi. Vrai? «Vrai.» Longtemps? «Tout le temps.» Ah ben ça alors. «Ça fait longtemps que j'y pensais.» Et comment que ça fait longtemps, lui dis-je, tout excité par la coïncidence: en préparant l'entrevue, j'ai retrouvé le verbatim de notre première rencontre, en 1993, et déjà c'était la profession de foi: «Le Québec, pour moi, c'est un grand poumon d'air frais...»

Daran au Québec, à demeure. La bonne nouvelle que voilà. L'étonnante nouvelle que voilà. «Tu sais, j'étais au fin fond de la Bretagne, à six-sept heures de Paris. Je ne suis pas plus loin, en avion, et c'est plus direct.» Plus on en parle, et plus il sourit, doucement euphorique. «Avec Skype, les fichiers par Internet, il n'y a plus de distance qui tienne. Et puis, ma fille a vingt ans, ma compagne a vécu beaucoup aux USA et voulait retraverser; c'était le bon moment.» Rien à voir avec le rêve de la cabane au Canada, insiste-t-il. Ou du pied-à-terre chic à Outremont, façon Renaud... «Je ne pense plus confondre tourisme et immigration. Le Québec, je l'ai vécu à toutes les saisons, dans tous les sens, partout, même deux mois d'hiver.»

La décision est personnelle, mais aussi professionnelle, et un brin politique. «Je m'auto-expulse! Sérieusement, il y a une vie ici qu'il n'y a plus à Paris. Une vie de musicien. Ici, ça joue dans tous les coins pour le plaisir de jouer. Il y a une culture "indie". Des émergents partout. À Paris, je vois pas d'émergents nulle part. À Paris, t'as trois endroits pour jouer avec les copains, où tu paies l'équivalent de vingt dollars le verre. Pour moi, il ne peut pas y avoir de création artistique si tu ne peux plus aller voir un concert pour le prix d'une bière.» Quand on pense à tous les Québécois qui s'escriment à faire carrière en France... «Mais je vais faire comme eux! Je travaillerai à ma carrière française, à partir d'ici...»

Bienvenue chez Kad Merad

Drôle de carrière pas carriériste que la sienne, en vérité. À 51 ans, Daran peut affirmer sans se vanter qu'il n'a jamais rien concédé, qu'il a toujours préféré «dormir dehors», comme il le chante dans sa chanson la plus emblématique, et que s'il a accepté un jour de fournir des chansons à un Johnny Hallyday, entre autres géants des variétés à la française, c'est précisément parce que «l'expérience était dangereuse». Placeur de refrains, jamais. «Le côté intéressant, c'est la mise en danger. Expérimenter, c'est bien. Acquérir de l'expérience, c'est moins bien. L'expérience est notre pire ennemi. On en acquiert malheureusement.»

Tous ses projets comportent cette part de risque. Même la compilation qu'il vient de lancer n'est pas un calcul. Simple accident. «Moi, je déteste les compilations. Soit c'est un truc de marketing voulu par le label, soit ça sent la fin de carrière.» Son florilège, qui mêle chansons connues et moins connues, enregistrements d'origine et refontes, plus un titre inédit (Les filles qui font la gueule), est la conséquence d'une rencontre. Michel Alzéal, bédéiste pas débutant mais pas renommé non plus, s'était en effet servi de bouts de texte des chansons de Daran en trame narrative d'une bédé: il l'a montrée toute faite à l'intéressé. Lequel a fourni la compilation Couvert de poussière en complément de lecture. «C'est tout simple. Je me suis dit: on va aider ce jeune homme. Et finalement, c'est lui qui m'a entraîné dans une aventure. Au départ, dans un spectacle à Avignon, je lui avais demandé de dessiner pendant que je jouais. Et il s'est passé que les gens étaient fascinés et s'arrachaient les dessins. Ça m'a donné envie d'aller plus loin avec lui.»

Il décrit le spectacle qu'ils promèneront au Québec dans les jours prochains comme un «saut dans le vide». «C'est pas neuf, dessiner sur scène, mais dans mon idée, c'est presque 50-50, je voudrais que la main droite du guitariste et celle du dessinateur soient synchronisées.» Il s'esclaffle, se trouvant présomptueux. «Ça, c'est l'intention: on va voir ce que ça donne. Nous créons le spectacle au Québec.» Et advienne que pourra. «Un jour, en spectacle, je me suis aperçu que je savais faire une fin de chanson qui va chercher les applaus [les applaudissements]. Et quand j'ai compris ça, j'ai eu peur de moi. Je me suis dit: plus jamais ça. Plus jamais la préméditation.»

C'est l'attitude Daran depuis le début. Une intention vraie, un désir qui part d'en dedans. Et parfois, une réponse spontanée au désir d'autrui. Ainsi est-ce le comédien Kad Merad lui-même en personne — consacré mégavedette depuis Bienvenue chez les Ch'tis — qui lui a proposé d'écrire chansons et musique pour son premier film en tant que réalisateur, un Monsieur papa dont la sortie est prévue en juin 2011. «C'est incroyable, hein? Un cadeau de la vie. II m'a imposé. Les producteurs avaient peur, mais il est tout-puissant. Il connaît la musique, il a commencé dans une radio rock à Paris, il joue de la batterie. Il m'a permis de travailler en amont, il voulait tourner avec de la musique, ç'a été passionnant.»

Pour le film, Daran a surtout travaillé dans un studio de New York, le Magic Shop, lieu foulé par Coldplay et autres Rolling Stones. «Une expérience formidable.» À une heure et 22 minutes de Montréal, en vol direct, lui dis-je. Il sourit. «La porte à côté de chez moi.»