Jazz - Y'a de la joie!

Le groupe d’Evan Christopher
Photo: Neal Wright Le groupe d’Evan Christopher

Des disques, Stéphane Grappelli en a fait tout plein sans son complice Django Reinhardt. On pourrait préciser: et inversement. Mais voilà, comme le premier est le sujet du jour, c'est de lui qu'il faut évidemment causer. Car sachez, ami lecteur qui aimait le «djazze» des guinguettes et les petites javas parigottes, que Frémeaux & Associés nous ont régalé encore une fois.

Cette étiquette, unique parce que proposant les rééditions les plus soignées de l'univers du jazz, propose ces jours-ci un Grappelli au titre typiquement «franchouillard»: The Quintessence - Paris-Londres 1933-1958. «Ze» Quintessence... Yio! Queneau, toi qui a inventé le «coquetelle», je t'en prie: reviens-vite, ils sont devenus fous. Passons.

Bon. Il y a du Grappelli avec Django. Évidemment. Mais il y a également du Grappelli avec Quincy Jones et René Urtreger, Maurice Vander, Lucky Thompson, Kenny Clarke, Pierre Michelot et tout ce que le jazz de l'époque comptait de musiciens qui voulaient remplacer la cruelle Marseillaise par l'hyperréalisme de Y'a de la joie.

Il y a beaucoup de Grappelli qui avait disparu des bacs des disquaires. Beaucoup de ces chansons aux titres très terre à terre: Je veux ce soir, un ton impératif qui permet d'ajouter: ça se discute pas! Les autres Daphné, Oui, pour vous revoir, Nuages, Belleville, Marno, Tu joues avec le feu, Swing 42 et bien d'autres standards comme Someone Watch Over Me.

Musicalement causant, c'est, tout un chacun le sait, virevoltant, scintillant, amusant, tendre. Ça vous aiguise les cordes de la bonne humeur ou, si on préfère, ça vous étouffe la fibre du mal de vivre à gogo ou celle du spleen. Qui plus est, on apprend des choses.

Dans le livret qui accompagne ce compact double, Daniel Nevers écrit notamment ceci: «Revenu entier de la boucherie [NDLR: la guerre de 14-18], Ernesto [le père] fit naturaliser son premier fils et l'emmena le dimanche aux concerts Colonne écouter les grandes symphonies et les Français presque contemporains, Debussy et Ravel.»

«Il lui offrit aussi son premier violon et lui recopia des passages célèbres. Stéphane Grappelli fut inscrit au Conservatoire de Paris. [...] en même temps il se mit à faire la manche au violon dans les cours. [...] arrivé en France avec le corps expéditionnaire américain [...] le jazz se signala au jeune musicien par le truchement du phonographe: grâce à un appareil à sous, ancêtre français du juxe-box, il découvrit par hasard le Stumbling des Mitchell's Jazz Kings...»

Cette Quintessence est au jazz ce que Queneau, dont la devise était «Moi je maigris du bout des doigts, c'est ce qu'il y a de plus distingué», était et reste à la littérature. De-que-cé? Une définition musicale de la sympathie. C'est dit, cochon qui se dédit.

Rencontre rêvée

Ah! Le hasard, quand il le veut, quand il n'est pas paresseux, il fait bien les choses. Quand il décide de tordre le cou à la nécessité, il les fait drôlement bien, les choses. Tenez, plus haut, on vous cause de Stéphane et de Django, et là, figurez-vous qu'on va continuer. Car avant de publier le Quintessence, Frémeaux & Associés ont publié un nouvel album de cet extraordinaire clarinettiste qu'est Evan Christopher. Le titre? Django à la créole.

Dans le texte de présentation, Philippe Beaudoin explique qu'au fond, ce disque, c'est la rencontre rêvée entre le Créole néo-orléanais Sidney Bechet et le Manouche Django Reinhardt. «Tous deux habitaient Paris, et se sont sans doute croisés entre 1949 et 1953 [...] Bechet enregistra Nuages, le tube de Django, douze jours après la mort du guitariste.»

Toujours est-il que le programme choisi est la traduction sonore du rêve évoqué: Tropical Moon de Bechet, Finesse, Riverboat Shuffle, Django à la créole de Christopher, Solid Old Man, Songe d'automne, Jubilee, Creole Eyes, Féérie de Django, Mood Indigo de Duke Ellington et Passaporte ao Paraiso. C'est pas alléchant, comme programme, ça?

En tout cas, l'exécution de ces morceaux fichtrement bien choisis n'est évidemment pas alléchante puisqu'elle ne peut pas l'être. Mais purée! C'est bien foutu. C'est impeccable! C'est impeccable à la puissance 10. Sur un instrument réputé difficile, Christopher manie la retenue avec sensibilité de manière admirable.

Il est d'autant plus à l'aise que ceux qui l'accompagnent sont des contradictions des deux de pique: David Blenkhorn et Dave Kelbie aux guitares et Sébastien Girardot à la contrebasse. Autrement dit, ce Django à la créole est aussi joyeux que le Grappelli, avec un je-ne-sais-quoi de soyeux qui le distingue. C'est bon, tout bon.