Liberté globale

Il y a de ces personnages, dans un festival de la trempe du FIJM, dont on ne parle que peu, mais qui laissent leurs traces. Le peintre et sculpteur Marcel Barbeau, signataire du manifeste Refus global en 1948, est de ceux-là. Il a toujours fréquenté le festival, du temps de la rue Saint-Denis principalement, de son propre aveu. Il faut dire qu'il passe le plus clair de son temps à Paris. Il est à Montréal pour cette édition. On savait que le peintre avait toujours eu un faible dans son art pour la rythmique, mais amateur de jazz, ça, dans le fond, on l'ignorait.

«Je connais bien ce festival-là parce que, lorsque j'habitais Montréal, j'y allais souvent, rue Saint-Denis», explique Barbeau. Il est charmé par l'invitation du FIJM. «J'ai toujours voulu que mon oeuvre soit vue par le grand public. J'en suis parfaitement heureux. Je sais que le public va aimer mon oeuvre. C'est une oeuvre chaleureuse et dynamique. Il ne passera pas à côté, j'en suis sûr.»

Des jam sessions

Dans sa prime jeunesse, celui qui a été poussé vers la peinture par Paul-Émile Borduas a beaucoup consommé du jazz. «Ma connaissance du jazz a commencé dans les années 50, quand on faisait des jam sessions. On se réunissait chez Marthe Mercure. On cognait sur les casseroles, sur le plancher. La police était même venue deux ou trois fois», rigole Barbeau. Il fréquentait, à Montréal, le Rockhead Paradise dans les années 50, mais c'est à New York qu'il dit avoir découvert la chose jazzistique, dans les années 60. «Le jazz était présent partout, dans les petites boîtes.» Depuis qu'il est en France, son goût a bifurqué vers des trucs plus proches de la musique actuelle, bien qu'il ne renie pas le jazz.

La musique est l'une des données importantes dans la pratique du peintre. Dans le film Barbeau libre comme l'art, tourné par Manon Barbeau, la fille de l'artiste, le peintre affirme que la danse et le piano auraient pu le mener à d'autres carrières, n'eût été de Borduas qui lui avait révélé ses talents de peintre. «Ce sont des rêves de jeune adolescent. Mais j'ai jamais laissé l'expression publique. J'ai fait des trucs en public avec des danseurs et des musiciens pendant des années.» La première avait eu lieu au Grand Théâtre de Caen. Le film reprend d'ailleurs la performance, le 1er mai 1977, où le peintre lie la danse et la peinture et où il peint au rythme de vives percussions.

Aussi, dans le film, on voit Barbeau se livrer à des expérimentations vocales, un chant complètement ahurissant, sans aucune référence, libre de toute contrainte et spontané. «Il y a un peintre polonais qui avait qualifié ça de "Complainte de la Sibérie".» Barbeau a commencé à se livrer à ces drôles de bruits chantés dans les années 1950. «Je suis même allé dans un studio d'enregistrement à Québec, à Radio-Canada, je crois. J'ai demandé au type d'enregistrer les chansons. J'ai toujours cherché à ravoir cet enregistrement, mais il m'a dit qu'il l'avait perdu. Peut-être qu'il ne l'a jamais enregistré, finalement.» Les chansons de Barbeau sont complètemenr primitives: «Je ne connais pas la musique. Ce sont des cris. Ça n'a rien à voir avec quoi que ce soit de renseigné en musique.»

L'esprit automatiste

Le 24e FIJM a opté pour l'abstraction en choisissant une oeuvre de Marcel Barbeau pour sa sérigraphie à tirage limité. L'événement a donné un coup de vis supplémentaire lorsqu'est venu le temps de choisir l'artiste qui allait lui donner son oeuvre de choix. C'est la première fois en huit ans que le festival pousse la note jusqu'à délaisser la figuration. Ainsi, une certaine idée de la rythmique visuelle rejoint celle que les musiciens, concert après concert, proposent aux auditeurs.

Django Blue, que cela s'intitule. Avec ses formes aux couleurs franches qui semblent flotter sur un fond bleu comme le ciel, l'oeuvre fait écho aux récents développements de l'oeuvre de Barbeau, qui affirme qu'il n'a jamais cessé de peindre. L'image n'a pas été créée pour le festival, car il s'agit d'une oeuvre, une toile, que le peintre, aujourd'hui âgé de 78 ans, a puisée dans sa collection personnelle et qui, pour lui, répond à la musique du musicien disparu: «Elle semblait bien correspondre à la musique de Reinhardt, un musicien dont j'aime particulièrement les oeuvres», explique Barbeau, qui est de passage à Montréal pour l'occasion, lui qui préfère habituellement se retirer à La Malbaie-Pointe-au-Pic, lui qui supporte mal, l'été, la chaleur de la ville.

L'oeuvre retenue pour la galerie du FIJM provient de la pratique du collage. En cela, Barbeau retient la spontanéité chère à l'esprit automatiste auquel il adhère toujours. «Le collage est aussi rapide qu'un dessin rapide au crayon ou avec de la gouache.» Ensuite, Barbeau l'agrandit sur une toile. Ainsi, des liens peuvent être lancés entre les pulsions premières du geste spontané et l'idée d'improvisation fidèle au jazz.

Barbeau a beaucoup voyagé — il a résidé à New York, Vancouver, Los Angeles et Paris. Mais il insiste pour dire qu'il ne se sent ni en exil ni aigri par ce que d'aucuns pourraient voir comme un manque de reconnaissance. Mais il espère à demi-mot la reconnaissance de l'institution, on le devine dans ses propos: «Quand un musée refuse d'exposer un artiste, il refuse au public de voir des oeuvres. C'est un devoir de la part d'un musée de montrer ce qui se fait, surtout si c'est fait depuis plus de 50 ans.»

La conjointe de Barbeau, l'historienne de l'art Nino Gauthier, fera la soutenance de sa thèse de doctorat à la Sorbonne, l'automne prochain. Sa thèse est en fait le catalogue raisonné des peintures (1944-1971) et des sculptures (1994-2000) de l'artiste, un travail colossal. Le travail sera consigné sur un cédérom, qui, si le financement suit, pourrait être lancé dans les prochaines années. Une carrière sera alors mise en lumière.