Vitrine du disque - 29 octobre 2010

Bob Dylan
Photo: Bob Dylan

Folk
The Witmark Demos: 1962-1964
The Bootleg Series, Vol. 9
Bob Dylan
Columbia - Sony Legacy

Longtemps, l'auteur-compositeur fut le premier maillon d'une chaîne de production qui aboutissait à l'interprète, avec l'éditeur pour colporteur. Dylan, débarquant à New York en 1961, ne voyait pas autrement son gagne-pain: fournir en démos les cravatés du Brill Building. Démos déchiffrés par des copistes, partitions imprimées, interprètes pressentis: ainsi fonctionnait l'usine à refrains de Tin Pan Alley. Seulement voilà, Dylan lui-même chantait Dylan dans les coffee houses de Greenwich, et si les voix conjuguées de Peter, Paul & Mary propagèrent d'abord son Blowin' in the Wind, il ne fallut pas longtemps pour qu'on s'intéresse à lui et à ses chansons, inséparables et signées. Interpréter Dylan devint un geste. Fascinant constat: les démos ici révélés (dont une quinzaine jamais gravés ailleurs par le prolifique Bob) révèlent peu et l'essentiel à la fois, tellement Dylan y est déjà totalement Dylan.

Sylvain Cormier

Bob Dylan: Hard Times In New York Town


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Folk-pop
AS I CALL YOU DOWN
Fistful Of Mercy
Hot Records Limited

Avec des singer-songwriters aussi établis que Ben Harper et Joseph Arthur, on pourrait croire que fiston Dhani Harrison (32 ans, la couche aux fesses!) constitue le maillon faible de cet improbable trio. Que nenni. Au premier strumming de guitare acoustique d'In Vain or True, on est sur son terrain. Ce sont ses Traveling Wilburys à lui, avec l'oncle Jim Keltner encore et toujours à la batterie. Dahni est bien le fils de son Beatle de père, filiation surlignée exprès dans la plus touchante des huit chansons du supergroupe ad hoc: la bien-nommée Father's Son. Un type honnête, Dhani, comme le fut son papa: il sait qu'on sait d'où il vient, et ce n'est pas un problème. Ni pour lui, ni pour les copains. Tout naturellement, les harmonies ont du Beatles dans la ventilation, quand ce n'est pas du Crosby, Stills & Nash avec Harper dans le rôle de Stills à la guitare en «open tunings». Un disque doux, bienfaisant et librement consenti.

S. C.

Fistful Of Mercy: In Vain or True


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Pop-rock
La Garde
Alexandre Désilets
Maisonnette / Sélect

Avant même d'écrire les premières notes de son deuxième disque, Alexandre Désilets n'avait qu'une volonté: se réinventer. Et ça nous plaît. Le talentueux Gatinois a beau avoir reçu une pluie de récompenses pour son premier album, Escalader l'ivresse, ses envolées éthérées et ses longues phrases musicales ne nous avaient jamais franchement happé. Du bien beau, sans velcro. Avec La Garde, Désilets va à l'essentiel, augmente le rythme et met en évidence les mélodies. Les pièces étant plus pop, l'oreille y trouve son compte à la première écoute, et une foule de bruits, craquements et autres sonorités électro-acoustiques à la Múm enrichissent les écoutes subséquentes. C'est comme un tourbillon dans un tunnel, ça brasse, mais on ne s'égare pas. Une réserve: perdus dans le mix, on peine à retenir les textes, coécrits avec Mathieu Leclerc. La Garde, réalisé par Jean Massicotte, va trouver preneur du côté des fans de Daniel Bélanger, de Yann Perreau et de Radiohead époque In Rainbows.

Philippe Papineau

Alexandre Désilets: A pas de géant


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Slam

3e temps
Grand Corps Malade
Universal / Dep

Les Québécois aiment le slameur Français Grand Corps Malade, lui qui a été récompensé à deux reprises du Félix de l'artiste de la francophonie s'étant le plus illustré ici. Son timbre de voix, ténébreux, hypnotisant, n'est pas étranger à son succès, tout comme sa plume, poétique, mais plongée dans le réel. Sur ces deux points, le nouveau disque de Grand Corps Malade, 3e temps, est toujours aussi nourrissant. Le slameur laisse un peu de côté ses portraits de banlieues pour parler de cas plus universels, plus personnels — l'éducation, la promesse d'une naissance, etc. C'est du côté de la musique que ça ne s'est pas vraiment amélioré. Il nous sert ce mièvre piano arpégé à satiété (même Yann Perreau tombe dans le panneau sur À Montréal) et cette guitare banale sur son duo (raté) avec Charles Aznavour. On se console avec J'attends et Rachid Taxi, mais on se désole quand même du manque d'audace.

P. P.

Grand corps malade: Éducation nationale


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Classique
LABADIE
«Bonbons». Les Violons du Roy, Bernard Labadie. Atma ACD2 2600.

Il y a deux semaines, nous regrettions l'absence de «locomotive» dans la rentrée discographique québécoise. Le CD qui peut potentiellement envisager de prendre cette place est Bonbons, titre gourmand qui aurait mérité un autre visuel de couverture qu'un sinistre intertitre de film muet. Le programme, parfait, rassemble Canon de Pachelbel, Concerto pour hautbois de Marcello, Petite musique de nuit de Mozart, Ombres heureuses de Gluck et l'air de la 3e Suite de Bach, dont la naissance, dans la coulée de la Sinfonia de la Cantate BWV 156, est le moment le plus heureux du disque. Musicalement, Labadie et ses musiciens nous livrent un bréviaire de baroquisme appliqué: direction ferme et précise, sans attendrissement ou sourire. Le son est franc, un peu dur, aussi rigoureux que l'approche musicale. Pour plus de chaleur humaine dans le genre, allez vers Helmut Müller-Brühl (Naxos) ou Iona Brown (Haenssler).

Christophe Huss

Petite Musique de nuit, par Les Violons du Roy


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Classique

LEMIEUX
«Ne me refuse pas». Airs d'opéras français. Marie-Nicole Lemieux, Orchestre national de France, Fabien Gabel. Naïve V 5201.

C'est de la France que nous vient le «disque québécois» de la rentrée! Dans la chaleur parisienne de juillet 2010, Marie-Nicole Lemieux a enregistré un récital d'airs pour voix féminine grave. La dénomination de la tessiture n'a pas d'importance ici, car le propre de l'opéra français est d'avoir sollicité des ambitus vocaux au-delà des frontières traditionnelles. Il y a là des airs d'opéras connus (Carmen, Samson et Dalila, Werther), mais aussi quelques perles plus rares: Charles VI d'Halévy, Clytemnestre d'André Wormser. Le titre est tiré d'Hérodiade de Massenet. Petite surprise: la plage 10 se prolonge et, après 7'15, la chanteuse entonne l'air de la duchesse de La Fille du tambour-major d'Offenbach. Chaleureux et généreux, ce CD confirme à quel point la palette vocale et musicale de Marie-Nicole Lemieux s'enrichit. Achat prioritaire.

C. H.

Berlioz: Roméo et Juliette, par Marie-Nicole Lemieux


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Musique métisse
CONVIVENCIA
La Mandragore
Fidelio

À leurs débuts, les Jongleurs de la Mandragore exploraient le caractère le plus festif de la musique ancienne en s'accordant beaucoup de liberté. Après avoir lorgné vers l'Espagne et l'Allemagne du Moyen Âge, ils deviennent tout simplement La Mandragore, varient davantage les atmosphères et se lancent, pour leur quatrième album, vers les sentiers d'al-Andalus, cette terre idéalisée de cohabitation et de convivialité. D'où la pertinence actuelle. Car l'approche de ces musiciens est également montréalaise et métisse. Si on a conservé plusieurs cadences dansantes, on intègre aussi de la profondeur dans les rythmes, des cordes, des vents et des percussions de toute la Méditerranée et d'ailleurs, du chant poétique séfarade, la tristesse d'une mélopée, la délicatesse de la musique arabo-andalouse et même des références au folk mondial et à la musique improvisée. Un envoûtant mélange à apprécier le 4 novembre au Saint-Ciboire, dans le cadre du Festival du monde arabe.

Yves Bernard

La Mandragore: Convivencia


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Son cubain

¡SIN RUMBA NO HAY SON!
Septeto nacional Ignacio Piñeiro
World Village

Dans la musique cubaine, il y eut l'avant et l'après-Septeto nacional. Avant eux, des artistes pratiquaient le son oriental avec cordes, percussions et voix. Puis en 1927, Ignacio Piñeiro, chef d'orchestre et auteur-compositeur visionnaire, ajouta la trompette, s'inspira du tumbao, le swing des quartiers noirs havanais, et injecta des touches de jazz. Cette nouvelle musique, qui atteindra son apogée entre les deux guerres, préfigurera la salsa 50 ans avant la lettre. Si la deuxième partie des pièces du Septeto n'est pas aussi enflammée que dans le montuno moderne, l'essence est déjà là: la progression rythmique, la plainte du sonero, l'improvisation et les dialogues avec les choeurs confèrent ce quelque chose de doucement haletant. Plus rustiques que les salseros, les musiciens de la quatrième génération du groupe abordent en profondeur aussi bien les boléros romantiques que les styles afro-cubains. Tout coule de source!

Y. B.

Septeto Nacional: Embale Tiene La Llave