Musique classique - Le retour d'un sage

Le retour au pupitre de Herbert Blomstedt est une heureuse initiative de la direction artistique de l’OSM.<br />
Photo: Source Cami Le retour au pupitre de Herbert Blomstedt est une heureuse initiative de la direction artistique de l’OSM.

L'événement n'est pas si fréquent dans une saison de l'OSM: cette semaine marque le retour discret mais important d'un sage de la direction d'orchestre, Herbert Blomstedt.

Il serait bien dommage que la programmation d'un concerto ressassé détourne les mélomanes du concert donné mercredi et jeudi. Oui, hélas, le 2e Concerto pour piano de Johannes Brahms, donné en première partie avec en soliste Peter Serkin, nous l'avons entendu avec Marc-André Hamelin en 2006, Evgueni Kissin en 2008, Yefim Bronfman en 2009 et — comme si cela s'imposait — nous l'aurons à nouveau au programme la saison prochaine, sous les doigts de Boris Berezovski!

On peut espérer que Herbert Blomstedt couve ce concerto et le pare de couleurs raffinées. Son sens du timbre, de la couleur d'ensemble, avait frappé immanquablement lors de son précédent passage à Montréal. L'OSM avait joué la 2e de Bruckner avec un moelleux et une fermeté dans le registre grave qui laissaient croire à une intense expérience et familiarité de notre orchestre avec cette oeuvre et son style! La performance était d'autant plus impressionnante que la métamorphose avait été opérée en quelques répétitions par un chef de passage.

Un temps pour l'expérience


La faculté d'assimilation et la rapidité d'adaptation de l'OSM sont des qualités prioritairement vantées par Kent Nagano quand il parle de son orchestre. Nous en avons vu les effets dans la montée en puissance de l'OSM lors des trois concerts du minifestival Mahler achevé cette semaine.

En matière de culture orchestrale et d'érudition, Herbert Blomstedt n'est pas le premier venu; son retour au pupitre est une heureuse initiative de la part de la direction artistique. On notera d'ailleurs, de manière générale, que des orchestres avisés vont avoir, dans les prochaines années, un magnifique coup à jouer. En effet, la mode internationale du jeunisme, et la ruée qui s'ensuit, va rendre davantage accessibles certaines baguettes d'expérience susceptibles d'infuser leur culture à ces institutions courageuses.

Le travail effectué par Blomstedt dans Bruckner est en train d'être documenté en disque par Querstand, une étiquette hélas fort confidentielle. «Nous venons d'enregistrer les 3e et 4e Symphonies. Il reste la 1re, la 2e et la 9e, et le cycle sera complet», dit Herbert Blomstedt en entrevue au Devoir. Pour ces enregistrements, avec l'Orchestre du Gewandhaus de Leipzig, il a choisi, comme à Montréal, la rare version originale de la 2e Symphonie, «la plus dense et la plus originale». Pour la 1re Symphonie aussi il optera pour l'originalité de la version initiale, dite de «Linz». Le recours de Blomstedt aux premières moutures brucknériennes n'est pas systématique: «Les révisions des trois premières symphonies les ont rendues moins intéressantes, mais pour la 4e Symphonie, en réécrivant le scherzo, Bruckner a remplacé un ratage par un mouvement parfait.»

Cette semaine à Montréal, Blomstedt dirigera en seconde partie la Symphonie Mathis le peintre de Hindemith, compositeur qu'il a enregistré lorsqu'il assumait la direction musicale de l'Orchestre symphonique de San Francisco.

En Californie, Blomstedt s'est aussi beaucoup battu pour le compositeur danois Carl Nielsen et pour la musique du Finlandais Jean Sibelius. «Je continue à me battre pour eux: ils sont très sous-évalués. Sibelius est apprécié dans les pays nordiques, en Grande-Bretagne, aux États-Unis et au Japon. Mais en Allemagne [et en France, d'ailleurs] la salle est vide quand on programme sa musique. Il y a là-bas des préjugés qui remontent à Theodor Adorno, qui n'avait pas compris Sibelius. Pour la grandiose musique de Nielsen aussi, il reste beaucoup de travail à accomplir.»

Tradition allemande

Né en 1927 aux États-Unis de parents suédois, Herbert Blomstedt a été formé en Suède. Il s'est intéressé à la musique contemporaine à Darmstadt et à la musique ancienne à Bâle. À la tête d'orchestres à Stockholm et à Copenhague dans les années 60 et 70, il a enregistré de vastes pans du patrimoine musical nordique: Nielen, Rosenberg, Stennhammar et bien d'autres.

Mais, plus encore que son mandat au Symphonique de San Francisco (1985-1995), le chef est surtout connu pour ses passages à la tête de la Staatskapelle de Dresde (1975-1985) et du Gewandhaus de Leipzig (1998-2005), qui lui ont donné l'image d'un chef de «tradition allemande». Il est aujourd'hui un chef sans attaches, dirige les plus grands orchestres du monde et donne environ 70 con-certs par an, un rythme stable malgré ses 82 ans.

Il a eu l'honneur, durant son mandat à la Staatskapelle de Dresde, de graver la première intégrale des Symphonies de Beethoven enregistrée par ce prestigieux orchestre. Ce coffret d'un magnifique classicisme est disponible pour une bouchée de pain sur étiquette Brilliant Classics. Le solo de cor du milieu du mouvement lent de la 9e Symphonie en reste un moment mémorable, dû au talent d'un corniste exceptionnel, Peter Damm. Blomstedt se souvient bien de ce musicien, qu'il considère comme «l'un des plus grands maîtres du cor au XXe siècle». La particularité de Damm était de «jouer avec un vibrato plus large». Et pour étendre cette couleur à l'ensemble du pupitre, Damm l'avait truffé de ses élèves!

Invité chaque année par la Staatskapelle — orchestre remontant à 1548 et dont il est chef honoraire —, Herbert Blomstedt se réjouit de voir la nouvelle génération de musiciens «plus ouverte à de nouvelles idées interprétatives», un changement pour une institution réputée conservatrice.

S'il pouvait choisir un répertoire à enregistrer maintenant, il aimerait graver un cycle des symphonies de Brahms et reprendre à zéro les symphonies de Beethoven. «Dans Beethoven, ma vision a changé, car les nouvelles éditions des partitions ont donné de nouvelles clés en matière de tempos et d'articulation. Du point de vue de l'interprétation, beaucoup de vieux réflexes, notamment en matière de tempos des mouvements lents, remontent à une tradition lancée par Richard Wagner.» Blomstedt n'est pas homme à s'encroûter dans des certitudes.