«Roger Waters — The Wall Live» au Centre Bell - Le mur de tous les murs

Roger Waters
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Roger Waters

Même «uncomfortably numb», assommé de Tylenol, en sueur, tout concentré à limiter les quintes de toux, j’ai vécu la soirée d’hier comme les 14 439 autres spectateurs au Centre Bell: épaté, ébloui, impressionné au-delà de ce qui peut s’imaginer. Tel ce jeune homme qui, à son père qui n’en revenait pas non plus, s’est écrié au sortir de la première partie: «Débile!» Débile indeed.

On se disait avant le spectacle, entre collègues, que ça allait forcément mieux se passer que la dernière fois, quand Roger Waters au même Centre Bell avait joué intégralement l’album The Dark Side Of The Moon, et que l’absence de David Gilmour, l’ex-compère et guitariste génialement inspiré du Floyd, avait été cruellement ressentie. Au point d’en nourrir du ressentiment envers Waters, ce révisionniste qui s’appropriait l’héritage à lui tout seul. The Wall, ça ne pouvait être qu’autre chose. C’est un peu beaucoup énormément Roger Waters, The Wall, c’est son crachat, sa bile, son grand cri, ses briques. Son concept. Né de ce qu’il appelait hier le «stupid incident», la fois où, dans notre Stade tout neuf et même pas fini, il avait eu ce grand dégoût de la démesure rock et spitouné à la face d’un fan et regretté la spitoune l’instant d’après et vu dans sa tête le gigantesque mur qui s’érigeait entre la communion magique des premières années de Pink Floyd et l’esbroufe à grand déploiement des stades.

En vérité, The Wall, sur disque comme en spectacle, c’était Waters accompagné par les autres gars du Floyd. Preuve étant que l’œuvre a vécu hors du groupe et après le groupe, dans le film d’Alan Parker et lors d’un grand spectacle avec invités de prestige à Berlin. Aussi, quand Waters s’est amené hier les bras en V, triomphant ouvertement, ce n’était pas gênant. Les solos copie conforme de ceux de Gilmour dans Another Brick In The Wall Part 2 et même Comfortably Numb, n’étaient pas trop déficitaires. De toute façon, on n’avait pas le temps d’y penser. Il se passait trop de choses.

Ce n’était pas seulement The Wall musicalement donné à l’identique (sono parfaite, versions impeccables), mais The Wall la totale. Le mur de tous les murs. Plus que les marionnettes géantes, l’avion qui s’écrase en flammes, le sanglier-dirigeable téléguidé, les séquences d’animation du film de Parker et le mur qui s’écroule après avoir été maçonné brique par brique. Tous effets et babioles qui allaient de soi. La plus-value, hier, c’était les projections, à grandeur de mur, et même, dirais-je, à grandeur d’âme: ces fiches signalétiques de victimes de toutes les guerres (de Normandie à Bagdad), ce métro filant à toute allure (allusion au Tube londonien et à l’attentat d’al-Quaïda), ces images obsédantes de caméras de surveillance, ces bombardiers qui lâchaient des croix rouges, puis des croissants rouges musulmans, puis des faucilles rouges communistes, des logos de Shell et Mercedes, ces portraits de Staline, Mao, Bush Jr. et Hitler dans le même tableau, etc. Exemples parmi tant d’autres: jamais n’ai-je eu le champ du regard aussi pleinement réquisitionné et l’esprit aussi fasciné, même au Zoo TV Tour de U2.

C’était extraordinaire, et extraordinairement pertinent. Et Waters était dûment fier de son grand-œuvre, manifestement heureux de partager le meilleur de lui-même avec un public plus appréciatif encore que son immense ego l’exige. Hier, il ne crachait pas au visage de personne. Hier, nous l’avons aimé autant qu’il nous a aimés (il en aimera 14 440 autres ce soir), et il n’y a plus de mur qui tienne entre nous. Ni même de bronchite.

2 commentaires
  • Ginette Bertrand - Inscrite 20 octobre 2010 13 h 00

    Un grand merci monsieur Cormier

    Au nom de tous les inconditionnels des Floyd et de Roger Waters qui (comme moi) n'ont pu assister au spectacle. Votre article nous fait ressentir l'émotion que nous y aurions vécue et c'est un beaume sur notre âme assoiffée.

  • Stéphane Lessard - Inscrit 20 octobre 2010 16 h 33

    En plein dedans...

    En plein dedans...j'y étais et j'avais hâte de lire cette critique...pour me rassurer que je n'avais pas rêvé : c'était un show grandiose. 100% d'accord au sujet des projections : géniale adaptation aux années 2000. Heureux d'y avoir été. Et j'oserais une comparaison: meilleur que les premiers shows de Floyd vu à leur "retour" dans les années 80 (et qui marquait aussi la concrétisation d'un "rêve").