Une soirée avec Joan Baez au Saint-Denis

Joan Baez<br />
Photo: Agence France-Presse Joan Baez

Elle a la fin soixantaine resplendissante, la grâce des filiformes. Joan Baez s’amène en ce vendredi soir sur la scène du Saint-Denis sans chichi. L’uniforme veste-chemise-jeans-foulard des dernières années est d’une sobriété qui n’éteint en rien sa naturelle beauté. Elle a le pas décidé et le français aux lèvres. Nous l’ovationnons, comme de raison. Elle ne s’en formalise pas: c’est dans l’ordre des choses que nous la célébrions d’entrée de jeu. N’est-elle pas Joan Baez, la plus fière Joan depuis Joan Of Arc? N’est-elle pas la grande dame du folk américain, la plus engageante et la plus engagée des femmes de ce monde? N’est-elle pas celle qui, dans sa chanson Diamonds & Rust, ose dire à son Bob Dylan qu’il est «so full of words...», dans le sens de...?

Oui, c’est bien elle. D’abord seule à la guitare, Joan Baez signale son présent avant de nous concéder son passé: une profession de foi pour commencer, God Is God, signée Steve Earle, chanson de son dernier album (Day After Tomorrow, paru en 2008). On accuse un peu le coup: Joan Baez n’a plus le timbre qu’elle avait. «Un octave plus bas», avouera-t-elle sans ambages. La pureté y perd, l’âme y gagne: elle est plus terre-à-terre, c’est moins angélique, plus humain.

Après une courte revisite de ses années 70 (Blessed Are), la voilà qui fait le grand saut: c’est carrément le retour à l’origine du mouvement folk, Woody Guthrie en renfort: Deportees! La chanson est plus que jamais d’actualité, affirme-t-elle, et concerne encore et toujours les extradés de ce monde. Elle chante Deportees «dans tous ses spectacles», dit-elle: impossible de faire autrement, comprend-on.

Dylan suit Guthrie, comme de raison. Rebonjour Farewell Angelina, la chanson-titre du quatrième album de Joan Baez, paru à l’époque où Dylan virait électrique. Dirk Powell, qu’elle présentera comme son «groupe d’accompagnement» parce qu’il joue de tout — guitare, mandoline, banjo, piano, basse acoustique — la rejoint, et le tandem s’offre un triplé folksong 101. Pour le plaisir. Le sien et le nôtre. «Songs we had to know to belong in the folk club», ironise-t-elle. De Freight Train à Stewball à Lily Of The West (Flora), c’est quasiment le «hootenany» au Club 47 de ses débuts à Cambridge. J’ai une pensée pour Hugues Aufray, dont Stewball fut et demeure l’hymne national.

Retour à la Joan d’aujourd’hui, qui chante Elvis Costello et T-Bone Burnett: Scarlet Tide, délicate et discrète. Et puis c’est Dylan encore, et pas n’importe laquelle, et pas n’importe comment: la plus tendre version imaginable de Don’t Think Twice, It’s All Right. Au dernier couplet, l’ex-blonde imite l’ancien chum, plus Dylan que Dylan, c’est affectueux et right on the money. Le sourire après la petite ovation est un brin coquin.

Petit temps d’arrêt. L’assistante de madame Baez lui apporte une feuille. Un texte. Quoi donc? Powell, au piano, lance Un Canadien errant. Sauf que ce n’est pas Un Canadien errant: c’est «une Québécoise errante» qui est «bannie de ses foyers». Rien de moins. Émoi et remous dans le Saint-Denis. Toute la chanson est ainsi fémimisée, québécisée. Joan, pas gênée, refera le coup de la réécriture d’immortelle au rappel: dans l’Imagine de Lennon, «a brotherhood of man» devient «a family of man». Rien d’intouchable dans son livre à elle: ni Dylan, ni Lennon, ni le Canadien.

À sa Québécoise errante, Joan Baez accole la Suzanne de Leonard Cohen. Nous en sommes moins exaltés qu’émus: ça fait deux salutations personnelles de suite, et l’honneur est grand. Il nous faut tout Seven Curses pour se remettre, juste à temps pour «la plus grande chanson jamais écrite contre la guerre»: jamais deux Dylan sans trois, c’est With God On Our Side. La conviction de l’interprète est aussi grande qu’au festival folk de Newport en 1963. Sur sa lancée, elle ravive une chanson de son tout premier album, l’éponyme Joan Baez de 1960: «un octave plus bas», revoilà John Riley.

Suivent Joe Hill, fameux folksong qu’elle avait chanté à Woodstock, et une chanson «écrite par un esclave à fond de cale d’un bateau d’esclavagistes, rêvant d’un autre bateau...»: quand j’entends Joan Baez entonner ce Gospel Ship, je me dis que cette femme n’a pas dévié d’un micron en cinq décennies de chanson, et je me demande qui peut en dire autant.

Après Long Black Veil, elle aligne ses deux «succès de palmarès» des années 70, l’épique ballade sudiste du groupe The Band, The Night They Drove Old Dixie Down, et sa propre Diamonds & Rust. Superbes, les deux: mes préférées d’elle, il faut bien le dire. Le spectacle s’achève avec Imagine et tout le monde chante, comme de raison. Je regarde ma montre: le spectacle a duré une heure et demie très exactement, sans première partie ni entracte. Joan Baez sourit, remercie en français et repart comme elle est venue, sans chichi. Tout est dit.