Musique classique - Rigoletto et le Canadien pacifique

Anthony Michaels-Moore dans le rôle-titre de l’opéra Rigoletto, de Verdi, présenté à l’Opéra de Montréal<br />
Photo: Yves Renaud Anthony Michaels-Moore dans le rôle-titre de l’opéra Rigoletto, de Verdi, présenté à l’Opéra de Montréal

Avec ce Rigoletto, premier spectacle de sa 31e saison, l'Opéra de Montréal (OdM) a été fidèle à son image, présentant une œuvre connue dans des décors attendus, avec de jolis costumes. Tout cela sent la naphtaline, mais fait bien plaisir de temps en temps, si la distribution est au niveau.

Ce qui fait la valeur de ce cinquième Rigoletto de l'OdM, au cadre convenu mais efficace et habillé par une mise en scène logique de François Racine, c'est la prestation d'Anthony Michaels-Moore dans le rôle-titre. Le chanteur anglais déconcerte de prime abord par son timbre assez sombre, au moins autant basse que baryton, mais c'est un chanteur au volume impressionnant, soutenu en permanence par une admirable ligne de chant. Le personnage de bouffon railleur passe nettement derrière celui de père surprotecteur. Un habile usage d'une perruque nous expose d'ailleurs majoritairement cette dimension paternelle.

Le spectacle présente bel et bien, au second tableau, sa fille Gilda comme un oiseau en cage. Sarah Coburn forme avec Anthony Michaels-Moore un duo splendide et équilibré. En Gilda, elle a la fragilité requise, mais aussi ce désir d'émancipation qui le fracassera sur l'autel de sa candeur. Impeccable chanteuse: jamais cocotte, mais avec, toujours, la fraîcheur juvénile requise.

Autre tandem de choc: l'extraordinaire Ernesto Morillo, une basse profonde vénézuélienne, en Sparafucile et Lauren Segal, Maddalena d'un abattage scénique évident et qui ne «beurre» pas ses graves.

À l'opposé de la culture vocale et musicale de Michaels-Moore, il y a le «cas Pomeroy». Pendant plus de deux heures, ce chanteur semble chercher sa voix: des passages impeccables voisinent avec des moments falots, comme la vocifération syllabique du premier tableau. Le timbre change tout le temps. Le meilleur de David Pomeroy, nous l'avons entendu dans deux phrases du duo avec Gilda et, un peu au début du IIe acte. Là, tout était placé. Mais son La donna e mobile était aussi faible que ses deux airs dans Tosca la saison dernière. On espère qu'après Tosca et Rigoletto, l'OdM ne va pas trop insister et laisser le chanteur se trouver... ailleurs.

Reste le chef, Tyrone Paterson, un Canadien. Un Canadien pacifique, même, tant il semble diriger Rigoletto sur des rails. Il n'y a pas d'erreur, rien d'inacceptable (comme chez Pomeroy, d'ailleurs; ce qu'il fait est décent...), mais c'est raide, linéaire, vertical, sans grande respiration dans les phrases ou élan dans les tempos; bref, sans italianità. Un chef finalement bien accordé à ce spectacle efficace, mais peu émouvant.

Pour finir, signalons que les étudiants de Mantoue devaient rouler sur l'or: lorsque le duc se présente à Gilda, il est censé se déguiser en pauvre étudiant. Or celui-ci a des habits de prince! Un élément de costume s'est-il perdu quelque part? Enfin, une mention spéciale va aux spectateurs de la corbeille (et peut-être d'ailleurs) qui ont dû supporter pendant tout le IIIe acte les cillements et chuintements permanents d'une prothèse auditive en rut. On se demande ce que le possesseur de la chose, qui a mis 30 minutes à ne pas entendre sa sirène miniature, a pu apprécier d'un spectacle se déroulant à 40 mètres de lui.