Un métier réglé comme du papier à musique

Jean-Dominique Felx (à gauche), facteur d’orgues chez Juget-Sinclair, et Denis Juget, copropriétaire de la petite entreprise qui produit en moyenne trois ou quatre instruments par an, qui prennent surtout le chemin des États-Unis et du Japon.<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Jean-Dominique Felx (à gauche), facteur d’orgues chez Juget-Sinclair, et Denis Juget, copropriétaire de la petite entreprise qui produit en moyenne trois ou quatre instruments par an, qui prennent surtout le chemin des États-Unis et du Japon.

À la veille du 26e Congrès international de facteurs d'orgues qui se tient pour la première fois au Québec, Jean-Dominique Felx parle de son amour pour un vieux métier à contre-courant, où il faut du temps et des matériaux durables pour construire un instrument quasi en voie de disparition.

Dans l'atelier au bord du canal de Lachine retentit un air de Bach, musique policée au milieu d'un joyeux fouillis de bois, d'établis, de poussière et d'outils. Ni tout à fait musicien, ni simple menuisier, Jean-Dominique Felx est, à 28 ans, facteur d'orgues pour la petite entreprise Juget-Sinclair. «Je me considère toujours comme un apprenti même si ça fait six ans que je suis ici. J'ai encore plein de choses à apprendre», dit-il, penché sur le clavier d'un orgue en restauration.

Comme la plupart des artisans de ce petit milieu, le jeune homme y est venu par la musique, le piano étudié à l'école secondaire et l'orgue au cégep, instrument qui l'a attiré surtout à cause du répertoire baroque, celui de Bach notamment.

«Presque tous les grands musiciens ont composé pour l'orgue, et même Debussy [qui ne l'a pas fait], joué à l'orgue, c'est superbe!», dit celui qui sait l'apprécier, même si chez lui il écoute plus souvent Brassens, les Beatles et Nirvana. Bach et Mozart ne tenaient-ils pas l'orgue pour le roi des instruments?

Son professeur l'a alors initié aux rituels du milieu tissé serré, à l'époque encore plus actif qu'aujourd'hui. «Quand un orgue est fini, il y a une tradition qui veut que les facteurs ouvrent les portes de leur atelier pour le montrer aux musiciens.» Tous panneaux ouverts, l'orgue s'offre aux curieux qui peuvent l'essayer et poser leurs questions. L'étudiant s'est ainsi pris de curiosité pour le processus, la fabrication de ces instruments monumentaux. Autour d'un verre de vin et d'un bol d'olives, il a rencontré le facteur d'orgues québécois Karl Wilhelm, qui l'a pris sous son aile pendant un an avant de l'orienter vers Juget-Sinclair.

«Ce que j'aime dans ce métier, c'est que contrairement à un meuble ordinaire, on a l'impression qu'on ne verra jamais la fin d'un projet, dit-il. Tout le monde fait son petit truc de son côté avec le même intérêt pour le travail bien fait. On ne tourne pas les coins ronds. On travaille pendant un an, ça n'a l'air de rien, c'est un chantier, et quand on met tout ça ensemble, ça donne quelque chose de superbe, une machine super complexe qui fait de la musique.»

Ces paroles de sage tranchent avec son regard vif et son jeune visage, mais le contraste rend bien la réalité paradoxale du métier: une pratique ancestrale, qui exige temps, amour du travail soigné et matériaux nobles, à une époque individualiste qui favorise la production de masse instantanée et jetable.

«On décrit un orgue par ses jeux, séries de tuyaux qui correspondent à un son (flûte, hautbois, trompette, etc.)», explique-t-il. Quand on sait qu'un orgue de dimension moyenne, de 20 jeux, exige environ 10 000 heures de travail, imaginez l'orgue de 100 jeux aux tuyaux de 32 pieds de la basilique Notre-Dame...

Chez Juget-Sinclair, l'une des trois fabriques actives du Québec, avec les mieux connus Casavant Frères et Orgues Létourneau de Saint-Hyacinthe, les cinq jeunes employés et les propriétaires Denis Juget et Stephen Sinclair produisent en moyenne trois ou quatre de ces instruments remarquables par an, qui prennent surtout le chemin des États-Unis et du Japon. Chacun est unique, entièrement mécanique et répond le plus possible aux caractéristiques propres du client, ce qui fait de Juget-Sinclair le plus artisanal des facteurs québécois.

Polyvalent comme ses collègues, Jean-Dominique peut plaquer d'os un clavier en vieux pin ou confectionner un sommier (la boîte à soupapes au-dessus du clavier qui distribue le «vent»), mettre la main au buffet (l'enveloppe extérieure) ou aider la tuyautière, Céline Richard, seule femme de l'équipe.

Amalgame entre grand art et technique, la facture d'orgues a connu son apogée au XIXe siècle, en pleine période industrielle. Même si les orgues existent depuis au moins le XIIe siècle.

«C'était le summum de la technique, de la machine industrielle: à côté des machines à vapeur, il y avait de grandes orgues, commente Denis Juget. Difficile à croire aujourd'hui, alors qu'on est devenus des dinosaures.»

La Mecque


Fondée en 1879, Casavant Frères s'inscrit dans cette lignée un peu mythique, de grande tradition. Leurs orgues reprennent le style français, mais avec une forte empreinte du style anglais. Encore aujourd'hui, avec leurs dizaines d'employés, ils figurent parmi les dernières grandes maisons sur la planète. Une espèce rare qui justifie bien que le Québec accueille le Congrès international des facteurs d'orgues, du 8 au 12 août.

«On est un peu la Mecque des facteurs d'orgues au Québec», avec trois maisons très actives, dont deux qui emploient quelque 80 employés, sur un si petit territoire, signale Jean-Dominique. «C'est grâce à Casavant si le milieu est si dynamique, ç'a créé plein de satellites dont nous, qui sommes de la deuxième génération de facteurs d'orgues», poursuit Denis Juget, en insistant sur l'esprit de collégialité qui règne dans ce micromilieu.

Le métier connaît toutefois une période creuse, due aux effets combinés de la crise économique, de la désaffection des églises et du manque d'intérêt pour la musique d'orgue.

«On est dans un milieu artificiel, c'est un paradoxe: on a une industrie au Québec qui est vraiment dynamique parce qu'on est en pleine exportation et il y a un savoir-faire; et dans notre cour, il n'y a aucun intérêt», affirme M. Juget, avec une pensée particulière pour les orgues menacées de l'église du Très-Saint-Nom-de-Jésus.

Des événements ici et là viennent toutefois ragaillardir la petite industrie québécoise, comme la création du Concours international d'orgues du Canada en 2008, qui reviendra tous les trois ans à Montréal, et la construction chez Casavant du nouvel instrument pour la salle de l'Orchestre symphonique de Montréal.

Conscient de fabriquer des objets de luxe dont l'avenir est loin d'être assuré, Jean-Dominique ne se laisse pas décourager pour autant. «Les universités agrandissent leur département de musique et de plus en plus de riches particuliers se paient un orgue au lieu de s'acheter une Porsche ou un chalet...», dit-il en signalant la dizaine d'orgues de pratique, plus petits et moins coûteux, à 75 000 ou 100 000 $, qu'il a construits tant pour des organistes professionnels que pour des amateurs depuis qu'il est chez Juget-Sinclair.

«On sort des églises», reconnaît bien sûr Denis Juget, qui croit qu'il faut savoir créer l'événement pour sauver cet instrument majestueux. «Si c'est grandiose, si ça rayonne, l'orgue est à son meilleur...»
2 commentaires
  • Roland Berger - Inscrit 7 août 2010 10 h 03

    Le talent est là

    Le talent est là pour sauver l'orgue de l'église du Très-Saint-Nom-de-Jésus d'Hochelaga-Maisonneuve. Il ne manque que la condescendance de la ministre St-Pierre.
    Roland Berger
    St. Thomas, Ontario

  • Monique Rondeau - Abonnée 7 août 2010 18 h 39

    Précision

    M. Berger, il ne s'agit pas de condescendance dont doit faire preuve la ministre St-Pierre... Elle nous a déjà assez servis de ce côté-là. Appelons plutôt sa coopération et son bon sens.